(3ème prix au concours du Loir Littéraire 2011)
Mon petit Paul,
Si je m'adresse à toi aujourd'hui, c'est que je sais depuis peu qu'il est bien possible que nous ne nous revoyions pas ; les médecins ne sont pas optimistes et je ne pense pas que tes parents aient le temps de faire le voyage avec toi avant que je ne parte vers d'autres rivages.
Mais je t'en prie, ne sois pas triste ! Je sais que tu garderas au fond du cœur le souvenir de tous les bons moments passés ensemble, et ils ont été nombreux.
Parmi ces bons moments, je chéris tout particulièrement les heures passées dans les musées et les galeries de Paris, ta soif d'apprendre, ma joie d'enseigner, de te montrer et de te raconter toutes ces merveilles qui furent dessinées et peintes au cours des siècles.
Tu as aussi aimé contempler ma collection, ces tableaux que j'ai acquis et dont je connais chaque détail – et toi aussi, j'en suis sûr. Et je sais que tu as toujours retenu une question, une seule : la raison de la présence, aux côtés des gouaches et des aquarelles, de cette toile blanche. Ce tableau vide ne l'est pas, contrairement aux apparences. Mais personne ne connaît son histoire.
Tu es le premier à qui je vais la raconter.
***
J'avais une dizaine d'années quand je fis la rencontre qui allait bouleverser ma vie. Nous vivions rue d'Alésia, et j'allais à l'école de la rue des Morillons, empruntant ainsi chaque jour le même trajet quasi-rectiligne le long des avenues. Les commerces n'avaient pas encore, à l'époque, envahi les trottoirs, et j'aimais beaucoup marcher d'un bon pas tout en contemplant les façades grises et délavées des immeubles bourgeois ; les baies vitrées laissaient parfois deviner une activité ou des personnages mystérieux, idées qui nourrissaient l'imaginaire toujours affamé de l'enfant que j'étais.
C'est par un soir d'hiver que je remarquai un endroit que je n'avais étrangement jamais aperçu sur mon chemin : l'impasse Florimont, telle qu'elle se présentait, avait pourtant toujours été là, mais je n'en avais jamais remarqué l'accès, sans doute caché par l'ombre des platanes. Je me sentis inexplicablement attiré et, au risque de prendre du retard, je m'aventurai dans l'étroit passage.
Nulle activité ne semblait animer l'endroit ; seule une fenêtre, un peu plus loin, avait l'air ouverte sur la rue, malgré le froid, illuminant jusqu'au mur de la maison d'en face de lueurs rougeâtres. Je m'approchai et contemplai la scène. Le 10 de l'impasse était bien habité, et l'habitant en question paraissait se livrer à un ballet aussi étrange que fascinant : vêtu d'une ample tunique bleu nuit, un homme, d'un âge indéfini mais à l'abondante chevelure d'un blanc de neige, était en train de peindre.
Je n'avais jamais vu de peintre en action. Je ne m'intéressais pas vraiment aux arts picturaux, ni mes parents ni l'école ne m'ayant jamais amené à découvrir ce monde alors inconnu de moi. Et je me trouvais, pour la première fois, confronté au spectacle de la création.
L'homme était de dos, et ne s'aperçut pas de ma présence. La toile lui faisait face, ainsi qu'à la fenêtre, et j' étais aux premières loges pour contempler l'apparition progressive de l'œuvre sous les coups de pinceau du peintre.
La toile représentait une main ; une main gigantesque, surgissant de nulle part et s'emparant avec violence d'une pomme posée sur une table. Les veines du poignet, saillantes comme des cordes, dessinaient un réseau enfiévré et matérialisaient l'énergie du geste avec un réalisme incroyablement puissant. Toute l'énergie du dessin avait été projetée dans cette main, négligeant le fruit qui ne semblait être là que pour exhausser, par sa modestie, la force et la vigueur de la poigne qui s'en saisissait.
Le peintre, quant à lui, était comme lancé dans un ballet fou. De la toile aux couleurs, il virevoltait, ne s'arrêtant que le temps de nettoyer son pinceau ou de presser un tube. Ses mouvements amples et sûrs à la fois l'entraînaient dans une danse sans répit dont la toile semblait être le point d'ancrage. De temps à autre, il faisait un pas en arrière, prenant du recul pour juger de l'effet obtenu, et bondissait à nouveau vers le tableau qui prenait vie sous sa main. Les couleurs apparaissaient comme par magie les unes par-dessus les autres, s'entremêlant parfois en nuances ininventées et en reliefs que soulignaient des traces semblables à des coulures de lave incandescente.
Je me sentis perdre contact avec la réalité, et c''est le froid qui me tira de mon éblouissement, me rappelant brutalement qu'il était l'heure de rentrer. L'homme ne m'avait pas vu, et je m'éloignai en courant, tout en me demandant comment le peintre faisait pour travailler ainsi, fenêtre grande ouverte, alors que la nuit qui tombait s'annonçait déjà glaciale.
Je ne pus longtemps résister à l'envie de retourner assister au spectacle extraordinaire que j'avais découvert, impasse Florimont. Dès le lendemain, je repris le même chemin. C'est le cœur battant que j'approchai de la maison, et ma joie fut vive d'apercevoir, de loin, la fenêtre de l'atelier toujours ouverte. Le tableau que j'avais vu naître la veille était toujours là, face à moi – et je ressentis à sa vue une vive émotion – mais le peintre semblait avoir disparu. Je fus soulagé en le voyant passer le seuil de la pièce, toujours vêtu de sa blouse et aussi échevelé que la veille ; pour la première fois je vis son visage, lorsque nos regards se croisèrent. Je sursautai, mais l'homme me sourit :
- Tu es là depuis longtemps ? Tu veux entrer ?
Je secouai la tête :
- Je... Je ne sais pas ! Je dois... y aller...
Le peintre insista et j'oubliai ma réserve, et le temps qui m'était compté ; j'entrai dans la maison.
Je fus surpris de voir alors le peintre agir comme s'il n'avait jamais invité quiconque, et comme s'il était seul à nouveau. Mi-curieux, mi-apeuré, je me glissai dans un coin de la pièce où je m'accroupis, et m'abîmai dans la contemplation de l'artiste en pleine création.
C'était un nouveau tableau que le peintre avait commencé visiblement peu de temps auparavant ; mais il émanait déjà de la toile des vibrations incroyablement denses, que je ressentais intérieurement d'une façon que je ne m'expliquais pas. Cette fois, c'est un torse qui apparaissait peu à peu sur la toile. Un torse d'homme, large comme un poitrail animal, et strié de raies sombres et musculeuses. Tout comme pour le tableau de la veille j'avais l'impression de me retrouver face à du vivant, du mouvant, de la chair et du sang qui pouvaient s'animer sous mes yeux d'un instant à l'autre. Le mouvement, d'ailleurs, n'était pas absent de cette œuvre et il me suffisait de plisser les yeux pour m'imaginer le buste massif s'arracher de la toile pour surgir vers moi. Je tremblais d'excitation et d'angoisse mélangées, car je pressentais que l'homme capable de produire des pièces aussi fortes ne devait pas être quelqu'un d'ordinaire.
De fait, le peintre s'était lancé dans une fabuleuse chorégraphie créatrice. Volant d'un point l'autre de la pièce dans sa tunique bleue, l'homme ne sentait manifestement pas le froid qui régnait dans la pièce. La sueur perlait même à son front, et il devait fréquemment s'éponger le visage. Ses traits restaient crispés en un rictus de douleur et d'extase qui me bouleversait.
Quand il s'arrêta soudain, posant ses couleurs et ses pinceaux et s'appuyant au mur, je constatai que le visage sur lequel il venait de passer une main fatiguée avait retrouvé son calme. Mais il s'y devinait un épuisement certain. Les yeux sans éclat, au fond des orbites, étaient cernés de sombre, et le teint pâle traduisait le besoin de repos.
- Je m'arrête, me dit-il – et je fus soulagé de constater qu'il n'avait pas oublié ma présence –. Mais tu peux revenir quand tu veux.
Puis il jeta à terre le chiffon qu'il avait dans les mains et quitta la pièce sans rien ajouter.
J'eus du mal à reprendre mes esprits et, tout le long du chemin jusqu'à chez moi, je me remémorai l'intensité de l'acte de création que j'avais vu s'accomplir sous mes yeux.
Le lendemain, j'étais devant la maison du peintre. Et c'est avec surprise que je le vis m'accueillir, visiblement reposé et alerte. Son visage arborait un teint frais et rosé, et toute trace d'épuisement en avait disparu.
- Au fait, je m'appelle Vlad, dit-il simplement en refermant la porte.
La séance de peinture eut lieu, comme la veille, et comme la veille, j'assistai à la magie de la naissance d'une œuvre. Je n'avais pas d'élément de comparaison, mon éducation artistique ayant été trop sommaire, mais je savais en mon for intérieur que le spectacle auquel j'avais droit était unique – et qu'il ne me serait peut-être jamais donné de le revoir un jour. Je parvins à convaincre ma mère que je m'étais inscrit à l'étude du soir, et pus ainsi, chaque jour ou presque, rejoindre Vlad qui, invariablement, me laissait l'observer, sans manifester ni gêne, ni intérêt pour ma présence.
Un soir, il me permit pourtant d'entrer dans sa réserve : je fus ébloui par l'abondance de toiles que j'y découvris, toutes plus fortes les unes que les autres. Toutes les toiles représentaient des corps humains, membres, troncs, pieds et mains ; jamais de visages cependant. Et tous ces fragments dissociés éclataient paradoxalement de la même vie, rayonnaient de force et d'intensité, tels des hauts-fourneaux en pleine action dans lesquels l'énergie du monde entier serait en fusion.
Moi qui n'avais jamais rien entendu à la peinture eus l'impression, en les contemplant, de comprendre le sens que Vlad cherchait à donner à son œuvre, un sens qu'aucun mot n'aurait pu traduire mais qui apparaissait ici comme une évidence éblouissante. Je sus que je ne pourrais jamais oublier ce frisson qui me parcourut alors. Et peut-être, ne jamais le retrouver ailleurs.
Je m'habituai vite à ces visites, dont je ne parlai jamais à personne. Je ressentais dorénavant le besoin d'aller voir peindre Vlad, chaque jour ou presque, mais aussi, le temps passant, de m'assurer qu'il allait bien. Je m'étais attaché à lui, bien que nous échangions très peu, et il me semblait le voir s'affaiblir, lentement mais sûrement. J'avais remarqué qu'après chaque séance le visage de Vlad se creusait davantage, et que son teint pâlissait de plus en plus. Plus exactement, et je ne me l'expliquais pas, j'avais l'impression que le visage de Vlad s'estompait ; oui, c'était bien le mot : certains de ses traits n'apparaissaient plus, comme si on les eût gommés sur un dessin au crayon. J'avais d'abord mis cette impression sur compte de l'éclairage défaillant de l'atelier, mais ne pus m'empêcher de sentir l'angoisse me gagner de jour en jour. C'était comme si la vie que Vlad mettait dans ses tableaux lui venait de l'intérieur, et le quittait en un transfert à la fois sublime et mortifère.
Je ne savais comment exprimer mon malaise, et j'ignorais même si je devais. Vlad ne semblait pas s'apercevoir du phénomène et de fait, chaque fois que je le retrouvais avant qu'il n'entre en action, il me semblait que je m'étais fait des idées, et que les traits de Vlad étaient bien là, comme toujours, en place sur son visage reposé avant l'effort. Mais j'eus bientôt la confirmation de ce que je craignais : c'était bien après les séances de création que l'effrayante transformation se produisait. Et pire encore : plus Vlad semblait avoir mis d'énergie dans sa peinture, moins il semblait lui rester d'expression.
Ce que je craignais inconsciemment arriva : un soir, quand Vlad m'ouvrit la porte, il portait un masque sur le visage. Un masque blanc, inexpressif, au travers duquel filtrait seul son regard éteint. Je marquai un recul sous l'effet de la surprise et il tenta de me rassurer :
- Ne t'inquiète pas, petit. Ces temps-ci, je suis un peu souffrant, et ma mine est trop mauvaise pour que je te l'impose. Les vapeurs des solvants, sans doute, qui sont trop irritantes. C'est bientôt le printemps, je pourrai peindre dehors et alors, tout ira mieux.
Je me tus, n'osant avouer mes craintes, et allai m'asseoir au fond de l'atelier.
La séance fut intense. Presque violente. Vlad se déchaîna sur la toile comme jamais je ne l'avais vu le faire. Le peintre haletait, transpirait, tel un marathonien devant une ligne d'arrivée sans cesse repoussée mais décidé à vaincre malgré tout. Sous mes yeux, un corps presque entier, dont seule la tête dépassait du cadre, prenait naissance, et je ne devrais jamais comprendre comment, à partir de simples tubes de couleurs, Vlad arriverait à une représentation aussi vivante de son sujet.
Au bout de plusieurs heures d'effort intense, il s'effondra sur son tabouret, me désignant simplement la porte. Je me levai sans un bruit et sortis, bouleversé.
J'avais fait quelques pas quand je réalisai que j'avais laissé ma casquette à l'atelier. Je fis demi-tour et m'approchai de la fenêtre : l'homme était toujours assis là. Mais ce que je vis alors me sidéra d'horreur : d'une main, le peintre ôta son masque. Et sous ce masque, il n'y avait rien. Plus rien. À la place du visage de Vlad, s'ouvrait un gouffre béant et sombre dont on ne pouvait évaluer la profondeur. Le peintre se leva et disparut. Il ne m'avait pas remarqué alors que je m'affaissais dans l'herbe, sous la fenêtre.
Je n'osai pas revenir les jours suivants. J'en trouvai le courage la semaine suivante seulement.
Je compris qu'il s'était passé quelque chose en poussant la porte de l'atelier. Le silence régnait dans la pièce, et les odeurs de peinture que j'avais pris l'habitude d'y retrouver y étaient à peine perceptibles. C'est en faisant quelques pas que je le vis : Vlad était allongé, face contre terre, un pinceau encore à la main. Il ne portait visiblement aucun masque. Retenant mes larmes, et redoutant ce que j'allais voir, je le retournai vers moi.
Ce que je vis me stupéfia : le visage de Vlad était intact. Ses yeux, bien que fermés, ne semblaient ni creusés, ni cernés ; sa bouche n'était pas pincée et les commissures se redressaient même presque en un sourire léger. La peau de ses joues, et de son menton glabre, avaient l'aspect velouté et lisse des peaux d'enfant. Une profonde sérénité émanait de son visage tout entier.
Il n'y avait plus aucune toile autour de nous. À peine quelques traces de couleurs témoignaient-elles de l'activité des semaines passées. Mes yeux se tournèrent vers la porte de la réserve : peut-être... ? J'entrebaillai la porte et ressentis un soulagement intense en apercevant dans la pénombre les toiles alignées au sol, posées sur les chevalets ou contre les murs. C'est quand j'actionnai l'interrupteur que le choc fut terrible : devant mes yeux ne se trouvaient que des toiles vierges.
Sans réfléchir, je me saisis de l'une d'elles et me sauvai en courant, suffocant d'émotion.
***
Voici l'histoire de cette toile que je chéris depuis plus de soixante ans. Elle est incroyable, c'est vrai, mais je sais que tu as en toi ce qu'il faut pour la comprendre. Peut-être, un jour, te racontera-telle son secret, et te parlera-t-elle de mon ami Vlad.
En attendant, ce tableau est pour toi, mon petit Paul. Qu'il te rappelle que la beauté d'une œuvre tient aussi à ce que l'artiste y a mis de lui-même, tout comme le goût de la vie est aussi celui que nous lui donnons.
Je t'embrasse,
Ton grand-père.


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