Depuis plusieurs semaines, Marcel Poulot s'inquiétait. Sa petite dernière allait mal. Toutes les vaches deviennent folles, un jour ou l'autre, il le savait, on n'avait pas attendu que les gens de la ville inventent un virus pour expliquer ça, simplement, un jour ou l'autre, elles se couchaient, leur lait devenait aigre, et elles commençaient à dodeliner de leur grosse tête inexpressive en bavant ou en roulant des yeux. Ça, il l'avait vu des dizaines de fois, depuis le temps qu'il en avait, des vaches, et il savait que c'était alors le moment de les mener l'équarrissage.
Mais Azalée ! Sa plus jeune vachette, une si jolie génisse qu'il avait achetée à la foire du canton au début du printemps, comment aurait-il pu imaginer la voir dépérir à ce point, et d'une façon aussi soudaine ? Elle ne mangeait plus ; refusait de se lever quand elle était couchée, et de se coucher quand on avait réussi à la relever ; ne voulait plus aller aux champs avec ses compagnes, et passait ses journées à l'étable, à ruminer. Quant à son lait, il était devenu pire que du yaourt bulgare. Une dépression ! Cela toucherait-il aussi les bêtes ? s'était demandé Marcel. Mais pourquoi donc ? Il était éleveur depuis des dizaines d'années, et avait toujours mis un point d'honneur à faire passer le bien-être de ses bêtes avant toute chose, et ce, bien avant que le bio et le "plein-airʺ soient devenus à la mode. Ah, elles avaient eu la belle vie, les vaches de Marcel ! Du Club Med pour vaches qui rient, de l'hébergement quatre étables et du buffet campagnard gratuit, aucune ne s'était jamais plainte, Marcel pouvait le garantir avec une bonne foi dont on ne pouvait douter quand on l'entendait parler de ses " filles ʺ : son attachement à son troupeau était manifestement sincère et tous les villageois partageaient son inquiétude depuis qu'Azalée ne tournait plus rond.
- Tu devrais la montrer au vétérinaire, lui conseillait son voisin
- Elle fait sa puberté, ça va passer, le rassurait l'épicière
- J'ai quelques boîtes de Prozac périmées, tu les veux pour elle ? proposait le pharmacien
Mais Marcel déclinait toutes les offres : il savait que le vague-à-l'âme d'Azalée était plus grave. Il décida de tout faire pour lui rendre goût à la vie.
Il alla la trouver un matin, après avoir mené les autres au pré. Elle était là, au fond de l'étable, la tête entre les pattes, le poil triste. Elle leva sur lui un regard de vache battue quand il s'approcha et dédaigna la poignée de foin qu'il lui tendait.
- Il faut qu'on parle, Azalée, lui dit-il. Tu ne peux pas rester comme ça. Regarde-toi : tu n'auras bientôt plus que le cuir sur les os. Je ne sais pas de quoi vous parlez, entre vous le soir à l'étable, mais l'anorexie, c'est pour les humains ! Finis les jours de vache maigre : je veux te voir reprendre du poil de la bête, c'est compris ? Alors on va sortir, et tu vas manger.
La vache renifla, ravala un filet de bave, se dressa lentement sur ses pattes et suivit Marcel qui la mena à l'extérieur. Elle cligna des yeux, éblouie par la lumière, et Marcel hésita un instant avant d'aller lui chercher les lunettes de soleil de la Simone – mais il se ravisa : il ne voulait pas paraître trop faible vis-à-vis d'elle s'il voulait lui montrer qu'elle devait avant tout lui obéir et, en premier lieu, se remettre à manger. Son look passerait après.
L'animal sur ses talons, il entama la traversée de la cour de la ferme et se mit à en longer les bâtiments. Du pas de sa porte, la Simone offrit à Azalée un vaste sourire bovin, que la bête ignora. De la bergerie montaient quelques bêlements d'encouragement : Allez Azalée, il faut manger, goûte l'herbe du champ du haut, c'est de la bonne, crois-nous ! - du moins c'est ce que Marcel aurait aimé qu'Azalée puisse entendre. Mais la vache semblait sourde à toute exhortation, avançant d'un pas lent et traînant, le museau bas et le pis flasque ballottant de droite et de gauche au rythme de son pas démotivé.
Elle dédaigna le hennissement joyeux de la jument Margote, ne prêta aucune attention au caquètement hyperactif des poulets dont elle appréciait ordinairement la vitalité, et n'interrompit même pas son pas quand un coq se planta, dans un sursaut d'orgueil, juste devant ses pattes. La volaille furieuse s'envola, juste avant le crash, dans un bruissement de plumes et non sans lâcher quelques cot-cot indignés.
Soudain, Azalée s'arrêta. Net. Marcel, étonné par cette halte inattendue, tenta de la faire redémarrer, mais en vain. La vache s'était immobilisée, et sa tête était relevée, dirigée, non plus vers la poussière du sol, mais vers le fond de la cour, à l'endroit où Marcel avait installé ses clapiers.
Intrigué, le fermier suivit le regard d'Azalée : celui-ci tombait, en ligne droite, sur celui d'un gros lapin qu'il avait rapporté la veille du marché et qu'il avait installé dans un casier à part, en attendant de lui choisir des compagnons de cellule. Le lapin en question avait lui aussi cessé de sautiller et la carotte qu'il grignotait venait de lui tomber des pattes. Et son regard à lui semblait dirigé droit sur celui d'Azalée. Les deux bêtes se regardaient, yeux dans les yeux, cils battant à l'unisson. Une larme roula de l'œil soudain illuminé d'Azalée, et le lapin se mit à battre des paupières frénétiquement.
Le silence se fit dans la cour : personne n'avait, de mémoire d'animal, jamais assisté à un coup de foudre interracial de la sorte ; et c'est pourtant bien ce qui semblait arriver ! Pour en avoir le cœur net, Marcel lâcha la corde d'Azalée et celle-ci se dirigea, d'un sabot timide, vers les clapiers. Le gros lapin recula dans un premier temps vers le fond de son casier, puis semblant se reprendre attrapa la plus grosse carotte dont il disposait et l'offrit, à travers le grillage, à Azalée : celle-ci s'en saisit d'un coup de dents délicat avant de la croquer puis de l'avaler goulûment. Elle mangeait ! Marcel sauta de joie à cette vision et s'en fut chercher un gros sac de carottes qu'il conservait ordinairement pour l'alimentation de ses lapins ; il en déversa un ou deux kilos aux pieds d'Azalée et la vache se mit à les brouter joyeusement, en offrant de temps à autre un morceau, à travers le grillage, au gros lapin qui semblait savourer avec autant de joie le croquant du légume que le fondant des regards d'Azalée.
L'après-midi se passa ainsi, entre la vache et le prisonnier que Marcel libéra bien vite pour le laisser partager plus facilement le festin qu'il avait, malgré lui, offert à Azalée. Elle mangeait ! Enfin ! Marcel devinait presque la chair se redessiner sous le poil, le lait remplir les pis qui se regonflaient et l'œil se remettre à pétiller ! Elle mangeait, et ses craintes étaient derrière lui. Et qu'importe si elle était fan de carottes ! Il en avait à revendre, il s'en procurerait si nécessaire tant que cela permettait à cette sacrée vache de redevenir la belle des champs qu'il avait connue.
Les choses ne furent pourtant pas si simples qu'il l'avait espéré.
Azalée mangeait, d'accord. Des carottes, et seulement des carottes, soit. Mais elle commença à refuser de se nourrir ailleurs qu'auprès de son gros lapin. Après quelques tentatives infructueuses de repas offerts à l'étable, ou au pré (les autres vaches commençant d'ailleurs à s'énerver au vu du traitement spécial réservé à leur consœur, qui attendait chaque matin, tapotant du sabot, que Marcel lui apporte son kilo de carottes quotidien), Marcel céda et accepta de nourrir Azalée au seul endroit où elle mangeait de bon appétit : devant les clapiers. Il lâcha encore du lest quand il la laissa s'allonger, puis s'endormir, au pied des casiers grillagés, un soir, puis le lendemain, puis tous les soirs. Azalée ne semblait aucunement regretter l'étable et préférait le plancher des vaches au moëlleux du foin, pourvu qu'elle fut près de son gros lapin.
Et puis, une nuit, Marcel fut éveillé par un craquement sonore provenant du fond de la cour : le temps de prendre son fusil et de chausser ses pantoufles, il arriva juste à temps pour assister à l'improbable spectacle d'Azalée tentant de s'introduire tout entière dans le casier de son amoureux. Les dégâts furent tels que Marcel n'eut pas d'autre choix que de céder, encore une fois, aux volontés de l'animal, et de se mettre au travail dès le matin suivant …
… C'est ainsi que l'on put voir, des années durant à la suite de ces événements (dont on ne parla jamais au village par charité pour Marcel), l'étrange spectacle d'un clapier à lapins dont le dernier casier faisait dix fois la taille des autres, aux montants de bois et à l'avant grillagé, et qui contenait une vache, assise en train de croquer des carottes, abritant entre ses pattes un gros lapin qui tétait de temps à autre le pis généreux qui s'offrait à lui, avant de jeter vers le haut un regard enflammé à sa belle.
Personne ne sut jamais que, peu de temps après, Margote était tombée amoureuse du coq et qu'elle avait refusé du jour au lendemain de tirer la charrette. Elle finit sa vie au poulailler, que Marcel avait dû agrandir pour elle, auprès de son chevalier emplumé qui lui donnait des leçons de chant. Après quelques années, personne n'aurait pu deviner que le cocorico matinal était poussé … par une jument.


Créer un blog










