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Aimer, rire, vivre ... carpe diem !

La mémoire de l'eau.

le 01/07/2009 à 07h48

 

- Alors, Madeleine, des nouvelles du large ?


 

Le dimanche matin, dans les travées du marché de la Place du Vieux Port où j'accompagnais ma mère, il n'était pas rare que la question fuse, de l'étal du marchand d'huîtres ou de la camionnette du crémier. Elle se retournait alors et hochait la tête, adressant au commerçant un sourire poli, dans lequel je devinais parfois un soupçon de tristesse.


 

Des nouvelles, oui, nous en avions. Pas souvent, mais régulièrement. Et les jours où une lettre venait d'arriver, j'étais tout à ma fierté de répondre moi-même : "Oui ! Il est dans les Iles ! " ... dans les Iles, en Chine, ou au Mexique, selon la provenance du courrier qui portait, en haut et à droite du premier feuillet manuscrit, le nom de quelque ville ou pays souvent inconnu de moi, mais dont la consonance m'évoquait exotisme et aventure - et forçait mon admiration d'enfant.


 

Mon père était un marin, comme beaucoup de ceux de mes camarades de classe ; mais il était différent : à Saint-Gilles, les pères prenaient la mer, sur leurs sardiniers, pour un ou deux jours, souvent même une seule nuit, revenant au port pour repartir, sans éclat ni gloire, en un éternel recommencement.

Le mien n'était pas de ceux-là. Plus exactement, il l'avait été ; on me l'avait raconté plus que je ne m'en souvenais, loupiot que j'étais alors. Un jour, il avait largué les amarres et s'était engagé dans la marine marchande. Prestige de l'emploi et sans doute supériorité du salaire avaient consolés ma mère de ses absences prolongées. Elle s'était faite à l'obligation de m'élever seule, et j'employais toute ma bonne volonté d'enfant à la seconder, dans la mesure de mes modestes moyens. J'étais bon élève, mettais un point d'honneur à rapporter de bons bulletins, que j'étais fier de savoir bientôt lus par mon père, à son retour.


 

Il ne rentrait à la maison, malheureusement, que tous les trois ou quatre bulletins ... Ses missions étaient longues et, me disait-il, parfois périlleuses; je l'écoutais me raconter ses périples et l'imaginais en mercenaire ou en explorateur, bravant les flots à la conquête de mondes inexplorés.

Ses séjours à la maison ne duraient jamais longtemps; je ravalais mes larmes lorsque je le découvrais, fatalement un matin ou un autre, en train de faire son paquetage. Il me gratifiait d'une tape virile sur l'épaule, et m'adressait quelques mots en guise d'au-revoir : "Allez, loupiot ! Je te confie ta mère : Papa doit mettre les voiles !"


 

Je me composais un sourire forcé et le regardais s'éloigner, d'un pas qui ne trahissait guère la tristesse de nous quitter – mais dans lequel je ne voulais voir que la détermination du brave qui s'en va accomplir sa mission.


 

Ses absences duraient des mois; nous ne savions jamais à l'avance quand il rentrerait. Aussi était-ce pour moi une fête d'entendre ma mère m'annoncer, certains soirs après l''école, que j'avais du courrier ! Elle me tendait la lettre, qu'elle avait déjà lue et que j'emportais, comme un trésor dont on se réserve le bonheur de la découverte, au fond du jardin ou au grenier - il me fallait la solitude du lieu pour me livrer seul à la lecture des nouvelles de mon héros : mon père bien-aimé.

Il racontait les mers et les terres, les îles et les côtes, les vagues indigo ou les ouragans déchaînés de l'Atlantique, les cris des mouettes tournoyant dans le ciel bleu pâle de la Mer du Nord, les jeux des baleines et des dauphins de l'Océan Indien, le soleil brûlant de la Méditerranée. Christophe Colomb, les serpents de mer, l'Aldebaran, l'Atlantide étaient convoqués dans ses récits dont je ne me lassais pas, même lorsqu'ils se faisaient plus réalistes avec la description de ses conditions de vie, parfois difficiles. J'imaginais alors mon père en proie au froid, aux vents contraires, aux vagues de dix mètres, mais sans jamais craindre qu'il ne s'en sorte pas – il était mon invincible héros.


 

Au fil des années, Papa a passé de plus en plus de temps au loin. Il ne revenait plus à Saint-Gilles qu'une ou deux fois par an, et ne restait pas pour autant plus souvent à la maison. Le devoir l'appelait, le travail avait ses impératifs, mais il penserait à nous.


 

L'année de mes onze ans, il n'est pas rentré.


 

J'ai peu à peu cessé de l'attendre – ou alors, comme un miracle dont on sait qu'il ne se réalisera pas.

Ma peine et mon manque étaient atténués par les lettres qu'il continuait à m'écrire, postées des quatre coins du Monde : Bombay, Saïgon, Mahé, Port-Louis ... Grâce à lui, je connaissais par coeur les noms des endroits les plus lointains : Manille était aux Philippines, Dzaoudzi, aux Comores, Djibouti, sur les côtes françaises des Somalis, et le détroit de Gibraltar m'était aussi familier que le Cap Horn sur la mappemonde qui trônait sur le buffet du salon.


 

Ses lettres s'achevaient toujours sur une formule que je connaissais par coeur : "Je t'embrasse, mon loupiot; embrasse ta Maman pour moi, et sois bien sage." Je me demandais parfois s'il lui importait vraiment que je sois sage ou pas – alors qu'il ne m'avait pas vu depuis des années ... mais je suivais ses injonctions à la lettre, ne serait-ce que pour ma mère qui, si elle ne montrait aucun signe d'inquiétude ou de tristesse, vivait désormais totalement seule avec moi.


 

Les gens ne nous demandaient plus de nouvelles du large. Peu à peu, on a cessé de nous interpeller. Nos voisins se sont mis à se détourner sur notre passage. A l'école, mes camarades semblaient m'éviter; la maîtresse me considérait d'un regard mi-apitoyé, mi-réprobateur. Je n'ai pas compris ce qui se passait, et n'ai pas osé en parler à ma mère.


 

A la rentrée, nous avons quitté Saint-Gilles pour Nantes. J'avais douze ans.


 

Maman a trouvé un travail dans une parfumerie. Elle restait debout toute la journée, aussi s'effondrait-elle de fatigue, tous les soirs après le dîner. Elle attendait que je vienne l'embrasser pour poser son livre à côté d'elle, sur la couverture, et m'ouvrir ses bras. J'étais impressionné, mais aussi étonné, par sa passion de la lecture, qui la privait chaque soir de quelques heures d'un sommeil tant mérité, et j'essayais régulièrement de savoir ce qu'elle pouvait bien lire de si captivant : "Oh, rien, des romans de gare – tu détesterais !" me répondait-elle systématiquement avec un sourire las, masquant de sa main le titre de l'ouvrage en cours.


 

Nous avons vécu ainsi quelques années. Une vie calme, sans peine mais sans vraie joie non plus, exceptées, pour moi, les lettres de mon père. Comme lorsque j'étais enfant, Maman me les donnait à la sortie de l'école et je courais m'isoler pour les lire et les relire encore; j'en connaissais des passages entiers par coeur :

"Si tu voyais, loupiot, ces aurores boréales ! Si tu savais ce sentiment d'insignifiance de l'homme face à l'immensité du Pacifique ! ..."

"Quelle fête nous avons eue hier soir, accueillis par des joueuses d'ukulele en pagne de raphia, nous régalant de fruits tous plus juteux les uns que les autres ! Tu aurais aimé ça, loupiot !"

A ces lectures, j'étais heureux par procuration; notre vie, à nous, n'était pas gaie – mais quelle fierté j'éprouvais de savoir mon père en plein coeur de ces expéditions formidables, quelle joie de goûter un peu de sa vie à lui en le lisant ! Je me contentais des miettes qu'il me donnait; leur saveur m'était un régal, leur rareté un cadeau précieux.


 

Je venais d'avoir seize ans quand la maladie s'est déclarée.


 

Maman a continué son travail quelques mois, et très vite la fatigue a eu raison de son courage; elle n'a plus quitté son lit jusqu'au jour où le médecin m'a pris à part pour m'annoncer qu'il devait la faire hospitaliser. Je devenais responsable de ma mère au moment où j'allais la perdre.


 

Elle est restée à l'hôpital de Nantes le temps pour moi de réaliser que j'allais devoir me débrouiller seul. Je ne pouvais pas joindre mon père, et Maman a sombré dans le coma, emportant avec elle les réponses au peu de questions que j'aurais voulu, peut-être, lui poser.


 

J'ai dû prendre en charge l'organisation des obsèques, et m'occuper de toutes les formalités nécessaires. Je n'avais jusqu'alors guère secondé ma mère en ce qui concernait les démarches administratives, aussi est-ce un peu par hasard que, à la recherche d'un acte d'état-civil, j'ouvris son petit secrétaire en merisier. C'était son seul meuble personnel, hérité de son grand-père, je crois; elle y tenait beaucoup, et je croyais savoir qu'elle y rangeait le peu de documents importants que nous possédions.


 

J'ai tourné la clé, et ouvert l'abattant vers moi.

J'ai commencé à fouiller, ici et là; puis mes mains se sont brutalement arrêtées, soudain prises d'un tremblement incoercible : j'avais devant les yeux une lettre, semblable à toutes celles que j'avais reçues de mon père; mais celle-ci était inachevée – comme en cours d'écriture. Le stylo-plume qui en avait tracé les premières lignes reposait encore sur le papier. Ma vue s'est brouillée quand j'ai aperçu, juste à côté, une pile de livres dont certaines pages avaient été marquées d'un signet de papier. J'ai fait glisser les couvertures et ai découvert, dans le désordre de ce que j'étais en train de comprendre, des mots, des noms et des titres : Les îles ... Nos colonies ... Drake, Defoe, Smollett ... La vie d'un marin, de Jan de Hartog ... et même l'un de mes anciens livres de géographie, que je croyais avoir égaré.


 

J'ignore encore ce qui m'a attiré vers la boîte en fer qui dépassait à peine d'un tiroir, juste derrière les livres. Pressentais-je qu'elle allait m'apporter des réponses, à défaut d'un soulagement que je n'attendais pas ? Je l'ai délogée de sa cachette.


 

J'ai reculé, à la recherche d'un siège. J'ai ouvert la boîte sur mes genoux; le couvercle m'a résisté un instant, et s'est ouvert brutalement, laissant échapper, en une explosion grise et silencieuse, une série de photographies qui se sont répandues sur le sol. Je ne les connaissais pas, mais j'ai rapidement reconnu divers portraits de ma mère et de moi, enfant ; deux ou trois clichés m'avaient fixé aux côtés de mon père, un homme jeune, souriant, une main sur mon épaule ou ébouriffant mes cheveux. Je croyais avoir oublié son visage, mais c'était bien lui. Mon père. Mon héros disparu ...


 

C'est en voulant replacer les photographies dans la boîte que j'ai remarqué le papier imprimé qui adhérait au fond. D'un coup d'index, je l'ai détaché; c'était un article de journal découpé, plié et qui avait épousé, visiblement depuis des années, le fond du coffret.

Je l'ai déplié. Et je n'en ai lu que le titre avant de m'effondrer à genoux :


 

"Etranger : trois marins français arrêtés et exécutés pour trafic"


 

Je ne sais pas combien de temps je suis resté prostré ainsi, devant le secrétaire ouvert. Ni ce qui m'a poussé à me relever, ramasser les photos de mon père et l'article de journal, et me diriger vers ma chambre où j'ai brutalement extrait du tiroir de mon bureau d'enfant le paquet de lettres que je conservais religieusement.


 

J'ai jeté l'ensemble dans l'évier, et craqué une allumette.

J'ai soudain interrompu mon geste – comme si ma main avait été commandée par quelque force extérieure.

J'ai retiré les lettres de l'évier, n'y laissant que les photos et la coupure de presse.


 

Les flammes ont détruit en une minute les illusions de dix ans de ma vie.


 

Je n'ai jamais jeté les lettres de ma mère – j'avais fini par les considérer comme telles, ce qu'elles étaient bel et bien. Elle qui n'avait pas eu son Certificat avait réussi à imaginer pour moi les plus belles pages d'une histoire qu'elle n'avait pas vécue.


 

J'ignore si j'ai pardonné, et à qui : à mon père pour son irresponsabilité et son abandon ? À ma mère pour m'avoir caché la vérité ? Ou même à moi-même pour avoir voulu la croire ?


 

J'ai quitté Nantes, et me suis engagé dans la Marine.


 

Je n'ai eu ni femme, ni enfant – personne à abandonner; personne à qui mentir.


 

J'ai parcouru le Monde, et ai fait miens ces horizons que mon père avait fréquentés, et que ma mère m'avait racontés, les réunissant finalement, par-delà la mort, dans la vie que je nous avais rêvée.

 

Choses lues ...

le 28/06/2009 à 13h52

«Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien.»

- André Gorz (Lettre à D.)

Rien de rien

le 24/06/2009 à 13h40

 

Là voilà, mon heure de gloire. Elle est arrivée, enfin.

Depuis le temps que je l'attendais.


 

C'est moi la meilleure. Je le sais. Papa me l'a toujours dit.

Qu'un jour ils verraient de quoi je suis capable; qu'ils reconnaîtraient tous mon talent et qu'alors, plus personne n'oserait jamais se moquer.


 

Ca fait bientôt quarante ans que je chante, moi. Pas comme ces petites adolescentes à peine sorties des jupes de leur mère qui bêlent leurs refrains stupides sur des " boum-boum ʺ assourdissants. Qui peut prétendre que c'est de la chanson ? Du bruit, oui, rien de plus. Du vacarme. Du raffut.


 

La chanson, moi je sais ce que c'est. Je suis née en chantant. Je vis par la chanson. Pour la chanson.

C'est ma seule passion. Pas d'homme, pas de travail; j'ai d'autant plus de temps pour écouter de la musique et chanter avec les artistes que j'aime – Piaf, ma préférée ! Papa a raison : c'est la plus grande artiste de tous les temps. Je connais tout son répertoire par cœur ! Tous les soirs ou presque, j'installe Papa dans son fauteuil, je mets un disque et je guette l'éclair dans ses yeux quand je commence à chanter pour lui. Il m'appelait son rossignol, quand il pouvait encore parler. Mes chansons, c'est le dernier plaisir qu'il puisse encore goûter, alors, moi qui n'ai que ce talent, je le lui consacre entièrement.


 


 

Quand il s'est endormi, souvent, je regarde un peu la télévision; c'est comme ça que j'ai connu cette émission, les Étoiles de l'Ecran. Je n'y ai pas pensé tout de suite, ce n'était pas pour moi, mais quand ils ont remonté la limite d'âge de trente à cinquante ans, j'y ai vu un signe : il fallait que je tente ma chance. Pour Papa. Pour que ses rêves de me voir enfin reconnue deviennent réalité avant qu'il ne soit trop tard pour lui.


 

 

Papa, c'est l'homme de ma vie. Qu'aurait donc pu m'apporter un autre homme ? Pour lui, je suis une reine. Il a toujours regretté que je garde cachée ma voix de cristal – ce sont ses mots – mais il faut reconnaître que j'ai longtemps été un peu trop timide pour me présenter aux radio-crochets … alors, maintenant que c'est la télévision qui permet cela, comment résister à l'envie de me lancer, enfin, devant des milliers de gens, des millions peut-être, avec décors, maquillage et projecteurs, et tous ces moyens professionnels … Je n'ai pas pu laisser passer cette opportunité.


 

Je me suis inscrite au casting de Nancy.

Je me suis acheté une robe et des chaussures, je me suis fait faire une mise en plis chez le coiffeur le plus cher de Vesoul, j'ai même chanté devant Papa avec ma nouvelle tenue. Ses yeux brillaient de fierté.

Nous avions décidé ensemble de la chanson que je présenterais. Une chanson de Piaf, évidemment. La préférée de Papa, depuis toujours, c'est Rien de rien ; moi, elle me donne des frissons ! C'est ma chanson fétiche. Le jury ne pourrait qu'applaudir à notre choix – et à mon interprétation …


 

Non, rien de rien

Non, je ne regrette rien ...


 


 

J'attendais le jour du casting comme le plus beau jour de ma vie.


 

Ça a été une catastrophe.


 

Je me refuse à raconter ce qui m'a tant blessée. Vous n'avez qu'à brancher Internet, la vidéo y est. Partout.

Comment peut-on à ce point être méprisant, moqueur, et détruire en quelques phrases les espoirs de toute une vie ?

Oh, je ne parle pas de moi. J'ai ma fierté; j'aurais pu m'en remettre.

Mais je pense à Papa.

Papa, qui a vu, à mon insu, passer en boucle ma prestation dans les bêtisiers de la chaîne concernée, qui a assisté à mes refus d'interviews de journalistes véreux voulant savoir " ce que ça faisait d'être traitée de candidate chanteuse la plus drôle malgré elle ʺ, et déchirer des dizaines de courriers de gens sarcastiques ou simplement méchants ... J'ai découvert une facette de la nature humaine qui m'a horrifiée, et j'ai compris, bien tard je l'avoue, pourquoi je m'en étais tenue à l'écart toutes ces années …


 


 

Il y a une seule lettre que j'ai gardée : celle de la Production, qui me présentait ses excuses et m'invitait à la soirée de la Finale des Étoiles de l'Ecran.


 

J'ai répondu que j'y serais.


 

L'agitation s'est calmée; on m'a peu à peu laissée en paix avec ma honte et ma colère.

Mais moi, je n'ai pas oublié l'humiliation.


 


 

La Finale, c'est ce soir.

J'ai remis ma robe du casting – inutile de faire de nouveaux frais.

Pas de mise en plis non plus. Pas la peine.


 

Dans mon sac, j'ai glissé le Luger de Papa, celui qu'il a gardé de la guerre et qu'il me laissait toucher de temps en temps quand j'étais petite.

J'ai regardé : il reste huit balles. J'espère qu'il marche encore. Il n'y a pas de raison.


 


 

Je sais qu'il y a des fouilles à l'entrée.

Mais j'ai l'invitation signée du Président du Jury. Ils n'oseront pas. On leur aura dit de bien me traiter.


 

Ce soir, je serai là, en direct, devant des millions de téléspectateurs.


 


 

Je viserai le jury d'abord.

Quelques spectateurs ensuite, peut-être.

Puis ce sera mon tour.


 


 

J'aurai mon heure de gloire.

Je ferai la Une des journaux – de la presse nationale, cette fois.


 

Et personne ne rira plus de moi.


 

Non, rien de rien

Non, je ne regrette rien ...

 

Yiha !!!

le 20/06/2009 à 13h36

You know what ?


I'm happy ! 


 


Pourquoi ? Tout est là : www.histoiresetsouvenirs.fr/modules/news/


alors ...


merci à l'assoc. qui a sélectionné mon texte


merci aux lecteurs qui l'ont aimé


merci aux libraires qui m'ont gâtée


... et surtout merci à Papa qui m'a permis de l'écrire  


 

Choses lues ...

le 19/06/2009 à 06h53

"Une chaleur écrasante pesait sur Lexington Avenue, d'autant plus irrespirable encore qu'ils venaient de quitter l'air conditionné du cinéma. À chaque pas, l'haleine fade de la canicule leur soufflait au visage. La nuit sans étoile s'était refermée comme le couvercle d'un cercueil et l'avenue, avec ses kiosques à journaux où s'affichaient des catastrophes, avec le bourdonnement de ses néons, évoquait le corps immobile d'une gisante. La pluie tachetée d'électricité multicolore, étincelait sur les pavés, tandis que les visages changeaient de teinte à la vitesse d'un caméléon : les lèvres de Grady passèrent du vert au pourpre. Meurtre! Dissimulés derrière les journaux comme derrière des masques, quelques personnes attroupées à l'arrêt de bus exhalaient une vapeur humide sans quitter des yeux le regard du jeune tueur que leur présentait la presse. Clyde acheta lui aussi un journal.


Grady qui n'avait jamais passé un été à New York ignorait qu'il existât des nuits pareilles. La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des nœuds de nerfs vibrant comme les fils des ampoules électriques. L'air se charge d'une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d'une sorte de toile d'araignée sous laquelle on imagine les battements d'un cœur. Grady n'avait qu'une connaissance limitée de ce genre de naufrage citadin, elle en avait perçu des signes avant-coureurs à Brodway mais ils appartenaient au décor extérieur, elle n'en faisait pas partie. À présent, elle en était prisonnière et il n'y avait pas d'issue de secours."

 

- Truman Capote (La traversée de l'été)

Vies d'ailleurs

le 14/06/2009 à 16h17

 

- Amigo ! Amigo ! Faz favor, amigo !


 

L'enfant derrière nous poursuit sa litanie. Nous marchons, droit devant, feignant de l'ignorer, mais elle n'abandonne pas. Nos chemins ne se sépareront qu'à l'entrée de la résidence – à la frontière entre nos deux mondes.


 


 

Nous sommes arrivés il y a quelques heures, en milieu d'après-midi, en cette Roça restaurée pour l'accueil de touristes. Soudaine oasis civilisée surgissant, du beau milieu de nulle part, après trois heures de marche en pleine forêt équatoriale, une forêt que nous n'aurions jamais imaginée aussi luxuriante, dense et étouffante - bien davantage que ce que les guides nous annonçaient.


 

Nous passons brusquement de la touffeur de la forêt primaire aux allures préhistoriques, fougères arborescentes, ficus étrangleurs et magnolias géants, à l'apparente sérénité d'une propriété historique, vestiges d'une exploitation caféière du dix-neuvième siècle remis en état : maison coloniale repeinte couleur bois de rose, aux galeries de mahogany ombragées, aux jalousies rabattues laissant présager une bienfaisante fraîcheur intérieure, et au vaste jardin entretenu avec soin : herbe bien verte, coupée de frais, vasques de fleurs fraîches malgré le soleil de plomb, et salon de fer forgé – même si la table a perdu l'un de ses pieds, la perfection n'étant pas de ce monde


 


 

Comme partout à Sao Tome, point de luxe ni d'ostentation à Bombaïm : nous découvrons, à l'intérieur de la demeure, la simplicité des installations et la modestie des prestations : pas d'électricité ni d'eau chaude, décoration minimaliste voire inexistante, mais un mobilier colonial magnifique de sobriété (bois sombre, parquets cirés) et le soin apparemment apporté, bien qu'en toute simplicité, à sa mise en valeur. Tout cela nous convient parfaitement : nous ne sommes pas venus en colons ni en conquistadores – c'est tout juste si nous admettons notre statut de touristes. Et c'est avec bonheur que nous nous défaisons rapidement de nos équipements de marche pour aller faire un tour dans le parc de la propriété.


 


 

Appareil photo en main, nous nous éloignons de la maison principale pour partir à la découverte des autres bâtiments de l'exploitation, apparemment désaffectés et situés à une centaine de mètres, de l'autre côté du parc – l'un de nous, féru d'histoire coloniale, nous explique qu'ainsi le maître gardait un oeil sur ses esclaves tout en se gardant du bruit et des odeurs qu'ils généraient.


 

Nous découvrons d'abord des ruines de bâtiments industriels, murs de pierres en lisière de forêt, que celle-ci envahit insidieusement année après année : les déceriseuses à café se recouvrent petit à petit de lianes et de feuilles géantes, les moulins disparaissent sous les racines des végétaux qui, lentement mais sûrement, reprennent leur place sur ces terres que l'Homme leur avait arrachées quelque siècles auparavant.


 

Un peu plus loin, voici la maison du géreur, nom que l'on donnait au contremaître : une habitation de bois blanc, à un étage auquel on accède par un escalier couvert, lui aussi, de végétation, aboutissant à une galerie ombragée – reproduction a minima de la maison du maître et petit symbole de l'autorité hiérachique de son locataire vis-à-vis de ceux qui vivaient plus loin.


 


 

Nous marchons, dans ce parc, devant ces bâtiments, prenant quelques photographies, curieux de découvrir ces restes de vies de labeur, de mouvement, d'activité industrielle et ouvrière, qui semblent destinés à sombrer dans l'oubli de tous – le déclin même du tourisme, déjà difficile à faire survivre, sur l'île, l'annonce déjà; et nous ressentons une certaine tristesse mêlée de respect pour ceux dont la vie entière s'est déroulée là, entre les champs de caféiers et les murs de l'usine, et dont il ne restera bientôt même plus un souvenir.


 

Dans ce décor oublié, nous sommes seuls, cinq personnes sur cet hectare de terre silencieux, calme, comme abandonné. Si nous n'avions pas vu l'homme qui nous a indiqué nos chambres, un peu plus tôt, dans la maison rose, nous pourrions nous sentir tels des Robinsons débarqués par hasard dans une ville fantôme.


 


 

Nous progressons, écoutant notre spécialiste nous apprendre quelques détails sur l'histoire industrielle et les conditions de vie qui furent celles des habitants de ce lieu, quand l'Histoire nous rattrape au coin d'un pan de mur : sur notre gauche, s'ouvre soudain une rue entière, un alignement de bâtisses au toît de tôle et aux murs de terre, sans portes ni fenêtres, aux ouvertures masquées de panneaux de carton récupéré ou de paille rassemblée à l'aide d'une liane. L'endroit a pris les couleurs de la rouille, du vert sauvage, de la terre environnante.

Et soudain, une foule surgit à nos yeux : nous, qui nous croyions seuls, faisons face à des dizaines d'hommes, de femmes et d'enfants, assis là, sur le bord de leurs maisons, dans la terre, la poussière ou les flaques de boue, vêtus de hardes improbables que l'on devine récupérées de quelque don occidental. Chiens et cochons circulent lentement entre les groupes, comme écrasés par la chaleur. Des femmes semblent s'occuper à la préparation de repas, pelant des racines de taro, quelques enfants courent de part et d'autre de la rue; mais la majorité de ces gens que nous perturbons visiblement dans leur quotidien semble totalement apathique, hommes affalés au bord des maisons, bouteilles de rhum circulant entre leurs mains, adolescents assis, le regard éteint, jetant à peine un oeil à notre arrivée incongrue et que nous ressentons intrusive dans leur monde.

Nous avons atteint, sans nous y attendre, le quartier autrefois réservé aux esclaves, la rue case-nègres, l'endroit où ont vécu et travaillé les pères de ceux que nous découvrons aujourd'hui. L'esclavage aboli, les colons portugais sont partis, abandonnant à leurs esclaves affranchis la totalité de leurs propriétés, caféières, maisons et terres. Les terres ont été réparties entre les nouveaux propriétaires, chacun récupérant un petit lopin planté, le plus souvent, de café. Propriétaires, certes, mais sans domicile autre que celui qui leur avait été imposé depuis le début de la colonisation : faute d'endroit où s'installer, chacun est resté là où il était né, où son père, son grand-père et toute sa famille avant lui avait travaillé pour un maître, et où lui-même désormais devrait se contenter de vivre et de faire survivre les siens.


 

Les explications de notre historien sont interrompues par l'arrivée soudaine vers notre petit groupe de deux, puis trois enfants, bientôt imités par une dizaine d'autres garçons et filles qui nous entourent, criant bruyamment en nous montrant leurs vêtements et en tendant vers nous leurs mains terreuses. Nous qui partions l'esprit ouvert, nous qui avons distribué avec bonheur des vêtements dans les villages précédemment traversés, et qui avons photographié tant d'enfants avec plaisir, devant leurs rires en découvrant leur image sur nos appareils numériques, nous sentons soudain, inexplicablement, agressés par leur misère. Il émane de cet endroit une impression de dégénérescence, de fin de civilisation, de perte de tout espoir. Le contraste est brutal entre la sérénité du lieu que nous étions en train de découvrir et la violence de l'afflux de ces enfants et de leurs demandes qui ressemblent davantage à des exigences, même si leurs mots sont pacifiques :


 - Amigo ! Amigo ! Faz favor, amigo !


 

Dans d'autres villages, nous avons parfois noué des contacts, échangé sourires ou regards. Ici, cela nous semble impossible. Pourquoi ? Nous ne pourrions l'expliquer, et pourtant il nous paraît nécessaire, voire urgent, de rebrousser chemin, de fuir, de nous éloigner au plus vite de cet endroit empreint de misère et de malheur. Leur rencontre a entâché notre enthousiasme, a donné à notre découverte un côté sombre, négatif, pénible. Nous ne sommes pas fiers de ce que nous ressentons mais ne parvenons pas à ressentir l'envie de les connaître. Ils nous suivent, nous harcèlent, nous trébuchons dans les jambes des petits qui se faufilent entre nous, toujours la main tendue et à la bouche, la même litanie :


  -Amigo ! Amigo ! Faz favor, amigo !


 

Que veulent-ils ? Des bonbons ? De l'argent ? J'ai quelques dobras sur moi et suis tentée de les leur donner mais " l' historien ʺ m'arrête :


- Laisse, tu les as vus ? Ils sont alcooliques et dégénérés, on ne peut rien pour eux … Ne donne rien ou on ne s'en sortira pas. 


 

Les ignorer est difficile; la culpabilité s'ajoute au malaise alors que nous nous éloignons rapidement de leur quartier, nous dirigeant, comme en quête d'un refuge, vers la maison rose.

Devant nos refus, les enfants se sont peu à peu détachés de nous, et sont repartis. Seule reste à nos trousses une enfant aux yeux sombres, qui s'entête :


- Amigo ! Amigo ! Faz favor, amigo !


 

Elle n'a pas plus de treize ou quatorze ans, elle est pieds nus, vêtue d'un tee-shirt déchiré et d'une jupe de cotonnade qu'elle a rabattue sous son ventre : elle est enceinte de plusieurs mois déjà, et nous désigne son état d'un geste répétitif, alternant avec celui de la main tendue. Qui est le père ? Le sait-elle seulement ? Elle n'est pas la seule jeune fille enceinte de Bombaïm, nous en avons rapidement vu d'autres tout à l'heure, dans la rue grise qui semble abriter une seule et même grande famille, une communauté consanguine, une tribu d'un vestige d'humanité unie dans la même misère et le même isolement.


 

Nous fuyons, honteusement. Tentons de ne pas l'entendre, de ne pas voir ce qu'elle nous montre comme une raison de plus de l'aider, sans doute, mais que nous prenons maintenant, malgré nous peut-être, comme un mauvaise raison de nous apitoyer davantage sur ces gens qui nous ont agressés dans la quiétude de nos vacances.


 

Elle nous suit, ses pas dans les nôtres. Elle ne sourit pas. S'obstine à nous appeler " Amigo ʺ alors que nous ne méritons certainement pas ce mot. Nous avons cessé de lui dire " Non ʺ, nous contentant maintenant de cette reculade honteuse, de cette retraite précipitée, mutiques, fermés, définitivement d'un autre monde que le sien.


 

La femme-enfant n'abandonne que lorsque nous franchissons le seuil de la maison du maître. Réminiscence d'interdits subis par ses pères, ou résignation ultime devant notre refus de la voir, elle rebrousse chemin et s'en retourne vers les siens.


 

La soirée disperse quelque peu le malaise de cet épisode; nous dînons, seuls dans le grand salon, servis par un garçon souriant et loquace, qui semble seul à prendre les commandes, cuisiner et servir.

Lorsqu'il se retire, nous évoquons entre nous, a posteriori, les conditions de vie de ces descendants d'esclaves dont la rencontre nous a tant marqués : nous nous sentons, alors même que nous habitons la maison du maître, tels les colons arrivant en pays conquis et se devant d'ignorer le peuple qui l'accueille. Comment vit-il, ce peuple ? De quoi vivent-ils ? Que savent-ils du monde alentour ?

Peut-être ignorent-ils jusqu'à l'idée de la mer, qui n'est pourtant qu'à quelques kilomètres de chez eux, au-delà de la barre rocheuse qui les en sépare … Et quand bien même ils la connaîtraient, traverseraient-ils la jungle, nu-pieds, pour partir vers l'inconnu ? Ils sont prisonniers de leur monde et de leur histoire, isolés géographiquement et culturellement. Et il nous semble que nous n'aurions pas pu, de toute façon, les aider de quelque façon que ce soit à échapper à leur condition - piètre auto-excuse pour notre conduite peu admirable de l'après-midi ...


 

Bombaïm s'assombrit et chacun se retire dans sa chambre, à l'abri d'une moustiquaire et dans le bruissement de la jungle nocturne.

Une nuit passe à Sao Tome.


 


 

Au réveil, le lendemain matin, nous nous retrouvons accoudés au balcon de la galerie, patientant, brosse à dents à la main, à la porte de l'unique salle de bains.

Des bruits de voix attirent notre attention en contrebas.

Ils sont six ou sept, venus du fond du parc, de leur rue case-nègres, un homme et deux femmes, suivies de quelques enfants, qui se mettent au travail en discutant.

Et je la reconnais.

Parmi ces deux femmes, il y a cette gamine de la veille, cette petite fille enceinte, courbée jusqu'à terre, tenant son ventre d'une main dans un geste presque naturel, de l'autre une simple faucille avec laquelle elle coupe l'herbe que nous avons foulée la veille; et qui progresse, pas après pas, suivie de ces enfants dont le plus jeune est déjà peut-être le sien, sur ce parc d'un hectare au moins, lentement mais sûrement, et avec une grâce bouleversante …


 

Cette pelouse parfaite que nous avons remarquée à notre arrivée, c'est elle, ce sont eux, qui l'ont coupée, qui l'entretiennent jour après jour. Ce sont eux aussi, sans doute, qui viendront remettre les chambres au propre après notre départ, préparer fruits et légumes pour ceux qui arriveront ensuite, et peut-être aussi réparer telle ou telle porte ou telle essente manquant à la toiture.

Lorsque nous quitterons Bombaïm, une demi-heure plus tard, passant devant eux, je tenterai de lui adresser un sourire, qu'elle ne verra pas.


 

Ils n'ont pas besoin de notre pitié, encore moins de notre condescendance.

Ils étaient là avant nous, et y seront toujours après; leurs enfants leur y succèderont à leur tour, et nous ne pourrons nous empêcher de nous demander de quoi sera fait leur avenir, dans cette Roça, ou dans une autre, ou, s'ils partent un jour, bien loin, peut-être, de Sao Tome.

 

11 juin.

le 11/06/2009 à 06h45

 


Black day.

Quelqu'un qui m'aime

le 09/06/2009 à 13h36

(encore une histoire vécue - ce matin même ...) 

 

 

Non non, vous ne m'avez pas fait mal du tout. Oui, ça va aller. C'est gentil d'être venu tôt; je commençais à avoir faim. Mais maintenant, je vais pouvoir déjeuner, et vous laisser repartir – vous avez sûrement beaucoup de travail ce matin ?


 

Oh ! Je voulais vous demander … Avec votre métier, vous devez savoir …


 

J'ai déjà posé la question à ma gynéco; vous savez ce qu'elle m'a répondu ?


 

- Mais Madame, à quarante ans, en France, c'est totalement impensable !


 

Voilà ce qu'elle m'a dit, oui, aussi froidement que ça. On ne parle pas aux gens comme ça, n'est-ce pas ?


 


 

Regardez-moi. On se connaît depuis, quoi, deux ans maintenant ? Oui, c'était avant l'opération. Je ne retrouverai jamais ma voix, je le sais. Elle fait peur, au téléphone. Heureusement que vous, vous me reconnaissez quand j'appelle. C'est les rayons – ils m'ont brûlé la gorge. Et puis on m'a trouvé une tache au poumon, et je sais très bien ce que c'est.


 

Mon mari ? Il s'en fiche. Depuis le début, il ne m'a jamais accompagnée aux traitements. Je pouvais rentrer seule de l'hôpital, à pieds, en saignant, il n'est jamais venu me chercher.

Depuis le début, il est comme ça. C'est bien fait pour moi, selon lui. J'avais qu'à ne pas fumer autant.

On reste ensemble pour le gosse, mais il a dix-huit ans maintenant. Il va faire sa vie.

Mon mari aussi partira un jour. Et je me retrouverai toute seule.


 

Comment, Docteur ?


 

Oui, je suis ménopausée. Et j'ai quarante-trois ans, mais je ne le leur dirai pas. Je veux un bébé, c'est tout. Et je suis sûre qu'il y a un moyen pour ça – vous allez m'aider, n'est-ce pas ?


 

Parce que moi, s'il n' y a pas quelqu'un qui m'aime, continuer ? Je ne peux pas.

à Annie D.

La dépouille

le 03/06/2009 à 10h37

 

 

Vous ne me reconnaîtriez pas ...

Du fond de cette poubelle, loin de chez moi, dans laquelle je me sais maintenant condamné à finir, je me remémore les événements qui m'ont conduit ici – bien triste destin que le mien, en vérité.


 

Mais laissez-moi vous le conter.


 


 

J'étais un livre. Oh ! pas un de ces pompeux ouvrages reliés cuir pleine fleur, dorures et moleskine, gros et gras au toucher, feuillets dorés et ruban marque-pages carmin, de ceux qui trônent dans les bibliothèques des lecteurs occasionnels qui tentent de faire croire qu'ils ne le sont pas, dans les bureaux des proviseurs de lycées ou dans les arrière-boutiques des bouquinistes … Non, rien de tout cela. J'étais simplement un livre de poche, à la couverture juste à peine cartonnée, au papier fin et jaunissant, et à l'illustration de couverture sans intérêt artistique aucun.


 

Ma force, mon âme, la justification de mon existence, c'était mon contenu : j'étais une de ces innombrables rééditions du magnifique Crime et Châtiment. Un de ces romans que l'on dit de référence, et dont la réputation de qualité nous assure une pérennité a priori rassurante au regard du sort funeste de nombre d'autres ouvrages moins bien nés que nous … Combien de romans de gare, de pauvres recueils de nouvelles, d'essais qui ne portent que trop bien leur nom finissent-ils ainsi aux oubliettes, abandonnés dans des bibliothèques d'hôpitaux ou des salles d'attente de dentistes !


 

J'offrais, en toute modestie, six cent cinquante pages de littérature, de génie, de beauté à l'état pur.

Je ne le nie pas : j'étais fier de ce que j'étais. J'en suis d'autant plus mortifié aujourd'hui.


 

A la librairie d'où je venais, nous étions un petit groupe, limité, à pouvoir nous targuer de cette valeur. Je m'étais lié avec Guerre et Paix, mon voisin d'étagère, et nous passions d'agréables moments à comparer nos avantages respectifs et à estimer nos chances de partir avant l'autre pour un foyer d'accueil – que nous espérions, bien sûr, confortable et de bonne compagnie.


 

Nous partagions un petit complexe, que nous voyions parfois comme un inconvénient mais qui ne nous gênait pas outre mesure : notre surpoids. A l'heure des publications en avalanche de chaque rentrée littéraire et de l'arrivée régulière, à nos côtés, de livrets de vingt ou trente pages qui se vendaient comme des petits pains, nous nourrissions parfois quelque inquiétude quant à la réalité de nos avantages. Guerre s'amusait de mes angoisses en raillant mes soi-disant cinquante pages de trop – feignant sans doute d'ignorer que plusieurs critiques avant lui m'avaient fait le même reproche. Je rêvais parfois d'être né Giono, Mauriac ou Sagan, un peu moins dense, un peu plus léger, dans tous les sens du terme … J'aurais moins effrayé les enfants, moins coûté aux économes, et moins découragé les petits lecteurs ! Ceci dit, à d'autres moments, je m'enorgueillissais de ma renommée, et considérais avec une compassion mêlée de pitié les piles de livres étiquetés "premier romanʺ qui tentaient tant bien que mal de se faire voir à l'entrée de la librairie par des clients qui, parfois et à notre grande joie, les ignoraient pour se diriger directement vers le rayon où Guerre et moi avions nos quartiers.


 

A force de réflexion – entre deux manipulations d'acheteurs potentiels, j'avais beaucoup de temps libre - j'avais fini par accepter ma surcharge pondérale et la considérer comme un atout, plus qu'un handicap. N'avions-nous pas sous les yeux, à quelques mètres de nous, l'exemple le plus magistral de cette force que confère le poids à un ouvrage : la Bible ? L'exemplaire qui tenait le haut de l'étagère voisine était une édition de luxe, toute de rouge couverte et dorée sur tranche. Et soyez assurés que le respect le plus profond lui était acquis, et que nul d'entre nous ne serait risqué à railler ses imposantes dimensions !

Par ailleurs, je m'en sortais relativement bien si l'on considérait que j'avais été édité en Poche et non en quelque luxueuse collection qui m'eût encore alourdi par sa couverture et ses pages supplémentaires de présentation, de commentaires et de remerciements. Du roman de Dostoïevski, j'étais la substantifique moëlle, l'esprit – le suc ! dans toute sa pureté et sa beauté. Et qu'importait mon papier basique, pourvu qu'un jour un lecteur m'emporte et plonge grâce à moi dans l'univers romanesque de Raskolnikov …


 


 

Je devais être en rayon depuis trois ou quatre semaines quand ce jour est arrivé. Je n'ai pas eu le temps de dire adieu à Guerre, alors en mains avec une charmante étudiante. Je me suis réjoui pour lui alors que mon acheteur à moi m'extrayait, sans beaucoup de précautions, de mon étagère. Il m'a examiné sous toutes les coutures, puis feuilleté rapidement. Il n'a sans doute pu saisir aucun de mes mots mais devait connaître ma qualité intrinsèque, car il n'a guère hésité avant de passer à la caisse, m'emportant vers ma nouvelle existence.


 

J'ai très vite été installé chez lui, dans une jolie bibliothèque octogonale en merisier, d'où je pouvais à loisir contempler l'appartement – et ceci d'autant mieux qu'il faisait souvent tourner le meuble pour choisir un de mes confrères, et que je me retrouvais ainsi fréquemment dans une position différente de celle que j'avais au départ.


 

Malheureusement, je n'ai pu jouir bien longtemps de cette avantageuse position, puisque j'ai eu le privilège d'être sélectionné par lui, un matin. J'ai été plongé dans sa besace, et nous voilà partis.


 

Le début du trajet s'est passé dans le noir total; je m'étais retrouvé à proximité d'un trousseau de clés qui me griffait désagréablement le dos, aussi ai-je été soulagé de me voir sorti à l'air libre lorsque les soubresauts de la besace se sont calmés.


 

Nous étions dans un wagon. Sans doute en première classe, si j'en jugeais par le calme qui y régnait. L'homme a ouvert mes premières pages, et commencé à lire. Je buvais du petit lait. Le moment où le lecteur pénètre, comme invité, dans l'intimité d'un roman, celui où il commence à s'y sentir bien, à avoir envie d'aller plus avant, jusqu'à celui où il se sait définitivement conquis, sont pour un livre son heure de gloire, le temps de sa justification, sa satisfaction première et ultime.


 

Je me souviens de ces minutes, les dernières avant le début de ma déchéance, comme si j'y étais encore ...


 

L'homme est silencieux; il respire calmement. Je lui devine un léger sourire et je me réjouis d'être à l'origine de son bien-être manifeste.

Il lit tranquillement, et arrive à la fin du premier chapitre.

Mais soudain … Aïe ! Mais qu'est-ce qu'il lui prend ? D'une main de fer, il saisit toutes les pages déjà lues, et les arrache d'un geste brusque. Mon premier chapitre, et ma couverture, partent rejoindre les pelures d'orange qui tapissent le fond de la corbeille murale, à portée de sa main sous la fenêtre !


 

Je n'ai pas le temps de tenter de comprendre son impulsion qu'il me remet à l'endroit, se recale au fond de son siège, et poursuit sa lecture, comme si de rien n'était, au chapitre deux …


 

Je suis dans tous mes états ! Il m'a amputé de mon début, de mon titre et de mon illustration, que pour le coup je me mets à regretter, mais pourquoi ? Lui aurais-je déplu ? Pourtant, si j'en crois le sourire qui n'a pas quitté son visage, l'homme ne semble nullement contrarié. Alors, quoi ? Jamais je n'avais entendu parler de lecteurs au comportement aussi étrange … Guerre me manque – je lui demanderais bien ce qu'il pense de cela !


 

Je n'ai pas le loisir d'échafauder des hypothèses que je subis brutalement ma seconde amputation ! Et voilà le chapitre deux qui rejoint mes premières lignes à la poubelle … Comment ne pas être froissé par un acte aussi absurde qu'inexplicable ? Et pourtant, mon angoisse se calme, car je comprends que, malgré tout, je lui plais, et qu'il entend bien continuer le voyage en ma compagnie – même réduite ! C'est précisément en me disant cela que je réalise que tout compte fait, je me pourrais même bien me satisfaire des caprices de ce lecteur qui, en me déchirant, m'allège d'autant ! Mes fantasmes de jeunesse se réalisent à toute vitesse : je maigris ! Je m'allège d'autant et me sens soudain aussi aérien qu'un Cocteau, aussi éthéré qu'un Modiano … Ces pages en trop qui me gâchaient la vie, les voilà qui s'envolent, avec la régularité, mais sans les contraintes, d'un régime médicalement surveillé ...


 

Hop ! Mon chapitre trois me quitte … Bientôt le quatre … Je fonds à vue d'oeil !


 

Mon euphorie disparaît pourtant peu à peu; je commence à m'inquiéter. Il ne faudrait pas que cette cure annonce purement et simplement ma disparition … Entre la satisfaction de m'alléger et la crainte d'être bientôt réduit au néant, je suis déchiré !


 

Je n'ai déjà plus de titre; je vais finir par devenir méconnaissable, si ce n'est par un amateur éclairé, ou quelque professeur de français qui saurait reconnaître mon style – et quelle chance aurais-je d'en rencontrer un ?


 

Au secours ! Je ne veux plus maigrir ! Je ne veux pas finir par ressembler à une nouvelle ! Serais-je condamné à finir en table des matières ?


 

La panique qui commençait à me gagner est distraite par la perception d'un timbre de voix inconnu : c'est la femme assise en face de lui qui amorce la conversation.


- Pardonnez mon indiscrétion, mais puis je vous poser une question ?


 L'homme me pose sur ses genoux.


- Mais je vous en prie.

- Je vous regarde depuis tout l'heure, et je vous avoue que je n'ai jamais vu personne déchirer un livre au fur et à mesure de sa lecture ! C'est bien ce que vous faites, n'est-ce pas ?

- En effet; et je comprends que cela vous étonne : moi-même, je ne connais personne qui agisse ainsi ! Et pourtant, ma conduite n'a rien de criminel, ni même d'étrange : ces pages que j'ai lues, elles m'ont apporté tout leur message, toute leur force, tout ce pour quoi elles ont été écrites. Je les ai reçues en cadeau, j'ai perçu leur valeur, savouré leur goût – je pourrais même dire que je les ai sucées jusqu'à la moëlle ! Je ne fais alors rien d'autre que rejeter l'écorce qui en contenait le suc … Voyez-vous ce que je veux dire ?


 

La femme éclate de rire.

 

- Vous êtes extraordinaire ! Savez-vous que je n'aurais jamais cru que le lecteur le plus touchant que je rencontrerais serait aussi celui qui détruise à mesure l'objet de ses désirs ?


 

Je ne me rappelle pas la suite de la conversation qui s'est engagée ; j'avais été relégué au fond de la tablette qui séparait les interlocuteurs, et je jouissais du répit provisoire qui m'avait été accordé dans mon amaigrissement. Je comprenais maintenant ce qui motivait l'homme à me faire subir ce régime inéluctable, et je ne lui en voulais pas, dans la mesure où ses arguments se tenaient, et où il apparaissait qu'il m'apprécierait, sincèrement, sans doute jusqu'à la dernière page … Malgré cela, je voyais se dessiner un avenir bien sombre pour moi, et je ne savais trop si je n'aurais pas préféré finir douillettement sur les étagères d'une vieille et humide maison de campagne, quitte à ne jamais être lu .


 

J'ai été tiré de mes pensées par le crissement des freins, une agitation soudaine, et la voix de la femme demandant où elle pouvait noter son numéro. Apparemment démuni, l'homme m'a saisi et lui a présenté l'une de mes pages au hasard – c'est la 522 qui a été désignée par le sort pour servir de bloc-notes.

 

- Appelez moi demain matin !

- Je n'y manquerai pas …


 

J'étais décidément destiné à connaître des aventures originales avec ce lecteur qui me dépouillait avant de m'utiliser comme carnet d'adresses … Que de choses que je ne pourrais pas, quel dommage, raconter à Guerre !


 

J'ai perdu encore deux ou trois chapitres avant notre arrivée à destination.


 

Le soir, l'homme est sorti et m'a laissé dans un tiroir de la table de nuit de sa chambre d'hôtel.

J'ai imaginé un instant m'y retrouver en compagnie d'une petite Bible toute simple, mais nous n'étions pas en Amérique – j'étais seul dans le noir.

Je me sentais léger comme une nouvelle de Maupassant. C'était à la fois agréable et peu rassurant.

Jamais je n'avais eu telle impression de sentir mes pages flotter dans les airs, à la merci d'un courant d'air … J'avais vu tant de livrets, de brochures, de fascicules, effeuillés et froissés par un coup de vent ! Philosophe, j'essayais de relativiser ce qui m'arrivait et de trouver de bons côtés aux jours qui me restaient à exister – dans quel état ?


 

Il n'est rentré que tard dans la nuit. Son haleine alcoolisée lorsqu'il m'a attrapé n'a laissé aucun doute sur la nature de la soirée qu'il avait passée, et je me suis demandé comment il parviendrait encore à apprécier à leur juste valeur les errances et les désespoirs de Raskolnikov.


 

Il s'est affalé sur le lit, a juste fait valser ses mocassins de part et d'autre de la pièce, et a commencé à lire. Fidèle à son habitude, il faisait disparaître mes pages, chapitre après chapitre. A peine sa poigne était-elle moins assurée que dans l'après-midi. Et je diminuais toujours, inexorablement.


 

Vers deux heures du matin, il a commencé à piquer du nez. Il ne me lâchait toujours pas et j'enrageais à la l'idée des piètres souvenirs qu'il pourrait conserver de sa lecture le lendemain. Mais il continuait. Il tournait les pages, et les arrachait. Il n'attendait plus d'avoir terminé un chapitre pour cela; c'est page à page qu'il m'effeuillait, telle une marguerite dont le verdict final lui importait somme toute assez peu. Chaque feuillet déchiré était froissé entre ses doigts, et jeté, d'un mouvement assez aléatoire du poignet, en direction de la corbeille à papiers posée au fond de la chambre. Assez peu de paniers ont été marqués, mais j'imagine que cela était le dernier des soucis de mon lecteur ivre.

Moi qui n'avais rien bu, je voyais approcher la page 522. Il lisait, déchirait, lisait, déchirait. 519 : corbeille. 520 : moquette – mais qu' importe ! Ne se rappelle-t-il donc rien ? 521 : moquette encore. 522 : il l'a sous les yeux ! La page 522 ! Ne l'arrache pas ! Ne l'arrache pas cette fois !! Non !!!

Trop tard. La page 522 a rejoint ses soeurs de peine dans la corbeille en plastique.


 

L'homme n'a pas réagi. Il parcourt, plus qu'il ne lit, une dizaine de pages encore. Peu m'importe désormais qu'il me mutile; moi qui aurais pu accompagner la naissance d' une histoire d'amour que n'avait pas prévue Dostoïevski, j'ai failli à mon ultime mission; je serai à jamais inutile et perdu. Par sa faute.


 

Mes cent trente dernières pages lui tombent des mains vers trois heures du matin.


 

Le réveil semble difficile, sursauts, mouvements brusques, sonneries en tous genres. Je suis jeté au fond de son sac sans ménagements. Nous quittons l'hôtel en direction de la gare. Son pas est rapide; je le devine contrarié. Je suis secoué en tous sens au milieu de ses affaires en désordre.


 

Soudain, il stoppe net. Il pose son sac à terre, l'ouvre à même le bitume et le fouille avec nervosité. Il m'en extirpe violemment et se met à me feuilleter avec fébrilité. Je l'entends crier :

 

- C'est pas vrai !!


Nous refaisons le chemin vers l'hôtel en sens inverse. Il me tient toujours en main. J'assiste à sa conversation avec la réceptionniste : trop tard Monsieur, le ménage a été fait. Voulez-vous que je note votre adresse ?


 

Nous voici de retour dans la rue. Il est comme hébété. Reste immobile une minute puis reprend sa marche vers la gare, son sac dans une main, moi dans l'autre.

Nous longeons une résidence dont le gardien est en train de sortir les poubelles. L'une d'elle est béante. Il m'y projette violemment.


 


 


 

Voici mon histoire, et comment j'en suis arrivé là.

J'ignore combien de temps il me reste ici avant de passer à l'incinérateur ou au broyeur. Cette fin-là, je me serais bien gardé de la raconter à Guerre, qui doit, si tout va bien pour lui, tenir compagnie à cette jolie demoiselle sur une des chaises de fer du Luxembourg.


 

Je ne sais que penser de celui qui fut mon lecteur.

J'ai moins de rancoeur que de peine pour lui. Après tout, il s'est privé lui-même du plaisir de me lire en entier, et pour une raison qui n'en valait peut-être pas la peine.

Au fond, si sa manie a charmé celle qui ne sera jamais la femme de sa vie, peut-être était-elle quelque part un peu sacrilège : on ne déchire pas les livres. Il l'aura appris – mais trop tard.


 

Pas de crime : pas de châtiment.


 

Choses lues ...

le 01/06/2009 à 19h38

"On ne m'enlèvera pas de l'idée que la vie est un sport individuel qui demande, pour en maîtriser les subtilités, une quarantaine d'années d'apprentissage. Quand on a perfectionné les techniques de base, respirer, fumer, marcher, négliger l'ambition et considérer que tout n'est que vanité et dérision, il devient possible d'accéder à l'excellence."


- Jean-Paul Dubois (Vous aurez de mes nouvelles)