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Lire, écrire, partir ... carpe diem !

Le masque et le pinceau

le 16/01/2012 à 21h57

(3ème prix au concours du Loir Littéraire 2011)

Mon petit Paul,

Si je m'adresse à toi aujourd'hui, c'est que je sais depuis peu qu'il est bien possible que nous ne nous revoyions pas ; les médecins ne sont pas optimistes et je ne pense pas que tes parents aient le temps de faire le voyage avec toi avant que je ne parte vers d'autres rivages.
Mais je t'en prie, ne sois pas triste ! Je sais que tu garderas au fond du cœur le souvenir de tous les bons moments passés ensemble, et ils ont été nombreux.
Parmi ces bons moments, je chéris tout particulièrement les heures passées dans les musées et les galeries de Paris, ta soif d'apprendre, ma joie d'enseigner, de te montrer et de te raconter toutes ces merveilles qui furent dessinées et peintes au cours des siècles.
Tu as aussi aimé contempler ma collection, ces tableaux que j'ai acquis et dont je connais chaque détail – et toi aussi, j'en suis sûr. Et je sais que tu as toujours retenu une question, une seule : la raison de la présence, aux côtés des gouaches et des aquarelles, de cette toile blanche. Ce tableau vide ne l'est pas, contrairement aux apparences. Mais personne ne connaît son histoire.
Tu es le premier à qui je vais la raconter.

                                                                               ***

J'avais une dizaine d'années quand je fis la rencontre qui allait bouleverser ma vie. Nous vivions rue d'Alésia, et j'allais à l'école de la rue des Morillons, empruntant ainsi chaque jour le même trajet quasi-rectiligne le long des avenues. Les commerces n'avaient pas encore, à l'époque, envahi les trottoirs, et j'aimais beaucoup marcher d'un bon pas tout en contemplant les façades grises et délavées des immeubles bourgeois ; les baies vitrées laissaient parfois deviner une activité ou des personnages mystérieux, idées qui nourrissaient l'imaginaire toujours affamé de l'enfant que j'étais.
C'est par un soir d'hiver que je remarquai un endroit que je n'avais étrangement jamais aperçu sur mon chemin : l'impasse Florimont, telle qu'elle se présentait, avait pourtant toujours été là, mais je n'en avais jamais remarqué l'accès, sans doute caché par l'ombre des platanes. Je me sentis inexplicablement attiré et, au risque de prendre du retard, je m'aventurai dans l'étroit passage.
Nulle activité ne semblait animer l'endroit ; seule une fenêtre, un peu plus loin, avait l'air ouverte sur la rue, malgré le froid, illuminant jusqu'au mur de la maison d'en face de lueurs rougeâtres. Je m'approchai et contemplai la scène. Le 10 de l'impasse était bien habité, et l'habitant en question paraissait se livrer à un ballet aussi étrange que fascinant : vêtu d'une ample tunique bleu nuit, un homme, d'un âge indéfini mais à l'abondante chevelure d'un blanc de neige, était en train de peindre.
Je n'avais jamais vu de peintre en action. Je ne m'intéressais pas vraiment aux arts picturaux, ni mes parents ni l'école ne m'ayant jamais amené à découvrir ce monde alors inconnu de moi. Et je me trouvais, pour la première fois, confronté au spectacle de la création.
L'homme était de dos, et ne s'aperçut pas de ma présence. La toile lui faisait face, ainsi qu'à la fenêtre, et j' étais aux premières loges pour contempler l'apparition progressive de l'œuvre sous les coups de pinceau du peintre.
La toile représentait une main ; une main gigantesque, surgissant de nulle part et s'emparant avec violence d'une pomme posée sur une table. Les veines du poignet, saillantes comme des cordes, dessinaient un réseau enfiévré et matérialisaient l'énergie du geste avec un réalisme incroyablement puissant. Toute l'énergie du dessin avait été projetée dans cette main, négligeant le fruit qui ne semblait  être là que pour exhausser, par sa modestie, la force et la vigueur de la poigne qui s'en saisissait.
Le peintre, quant à lui, était comme lancé dans un ballet fou. De la toile aux couleurs, il virevoltait, ne s'arrêtant que le temps de nettoyer son pinceau ou de presser un tube. Ses mouvements amples et sûrs à la fois l'entraînaient dans une danse sans répit dont la toile semblait être le point d'ancrage. De temps à autre, il faisait un pas en arrière, prenant du recul pour juger de l'effet obtenu, et bondissait à nouveau vers le tableau qui prenait vie sous sa main. Les couleurs apparaissaient comme par magie les unes par-dessus les autres, s'entremêlant parfois en nuances ininventées et en reliefs que soulignaient des traces semblables à des coulures de lave incandescente.
Je me sentis perdre contact avec la réalité, et c''est le froid qui me tira de mon éblouissement, me rappelant brutalement qu'il était l'heure de rentrer. L'homme ne m'avait pas vu, et je m'éloignai en courant, tout en me demandant comment le peintre faisait pour travailler ainsi, fenêtre grande ouverte, alors que la nuit qui tombait s'annonçait déjà  glaciale.

Je ne pus longtemps résister à l'envie de retourner assister au spectacle extraordinaire que j'avais découvert, impasse Florimont. Dès le lendemain, je repris le même chemin. C'est le cœur battant que j'approchai de la maison, et ma joie fut vive d'apercevoir, de loin, la fenêtre de l'atelier toujours ouverte. Le tableau que j'avais vu naître la veille était toujours là, face à moi – et je ressentis à sa vue une vive émotion – mais le peintre semblait avoir disparu. Je fus soulagé en le voyant passer le seuil de la pièce, toujours vêtu de sa blouse et aussi échevelé que la veille ; pour la première fois je vis son visage, lorsque nos regards se croisèrent. Je sursautai, mais l'homme me sourit :

  - Tu es là depuis longtemps ? Tu veux entrer ?

Je secouai la tête :

  - Je... Je ne sais pas ! Je dois... y aller...

Le peintre insista et j'oubliai ma réserve, et le temps qui m'était compté ; j'entrai dans la maison.

Je fus surpris de voir alors le peintre agir comme s'il n'avait jamais invité quiconque, et comme s'il était seul à nouveau. Mi-curieux, mi-apeuré, je me glissai dans un coin de la pièce où je m'accroupis, et m'abîmai dans la contemplation de l'artiste en pleine création.
C'était un nouveau tableau que le peintre avait commencé visiblement peu de temps auparavant ; mais il émanait déjà de la toile des vibrations incroyablement denses, que je ressentais intérieurement d'une façon que je ne m'expliquais pas. Cette fois, c'est un torse qui apparaissait peu à peu sur la toile. Un torse d'homme, large comme un poitrail animal, et strié de raies sombres et musculeuses. Tout comme pour le tableau de la veille j'avais l'impression de me retrouver face à du vivant, du mouvant, de la chair et du sang qui pouvaient s'animer sous mes yeux d'un instant à l'autre. Le mouvement, d'ailleurs, n'était pas absent de cette œuvre et il me suffisait de plisser les yeux pour m'imaginer le buste massif s'arracher de la toile pour surgir vers moi. Je tremblais d'excitation et d'angoisse mélangées, car je pressentais que l'homme capable de produire des pièces aussi fortes ne devait pas être quelqu'un d'ordinaire.
De fait, le peintre s'était lancé dans une fabuleuse chorégraphie créatrice. Volant d'un point l'autre de la pièce dans sa tunique bleue, l'homme ne sentait manifestement pas le froid qui régnait dans la pièce. La sueur perlait même à son front, et il devait fréquemment s'éponger le visage. Ses traits restaient crispés en un rictus de douleur et d'extase qui me bouleversait.
Quand il s'arrêta soudain, posant ses couleurs et ses pinceaux et s'appuyant au mur, je constatai que le visage sur lequel il venait de passer une main fatiguée avait retrouvé son calme. Mais il s'y devinait un épuisement certain. Les yeux sans éclat, au fond des orbites, étaient cernés de sombre, et le teint pâle traduisait le besoin de repos.

  - Je m'arrête, me dit-il – et je fus soulagé de constater qu'il n'avait pas oublié ma présence –. Mais tu peux revenir quand tu veux.

Puis il jeta à terre le chiffon qu'il avait dans les mains et quitta la pièce sans rien ajouter.
J'eus du mal à reprendre mes esprits et, tout le long du chemin jusqu'à chez moi, je me remémorai l'intensité de l'acte de création que j'avais vu s'accomplir sous mes yeux.

Le lendemain, j'étais devant la maison du peintre. Et c'est avec surprise que je le vis m'accueillir, visiblement reposé et alerte. Son visage arborait un teint frais et rosé, et toute trace d'épuisement en avait disparu.

  - Au fait, je m'appelle Vlad, dit-il simplement en refermant la porte.

La séance de peinture eut lieu, comme la veille, et comme la veille, j'assistai à la magie de la naissance d'une œuvre. Je n'avais pas d'élément de comparaison, mon éducation  artistique ayant été trop sommaire, mais je savais en mon for intérieur que le spectacle auquel j'avais droit était unique – et qu'il ne me serait peut-être jamais donné de le revoir un jour. Je parvins à convaincre ma mère que je m'étais inscrit à l'étude du soir, et pus ainsi, chaque jour ou presque, rejoindre Vlad qui, invariablement, me laissait l'observer, sans manifester ni gêne, ni intérêt pour ma présence.
Un soir, il me permit pourtant d'entrer dans sa réserve : je fus ébloui par l'abondance de toiles que j'y découvris, toutes plus fortes les unes que les autres. Toutes les toiles représentaient des corps humains, membres, troncs, pieds et mains ; jamais de visages cependant. Et tous ces fragments dissociés éclataient paradoxalement de la même vie, rayonnaient de force et d'intensité, tels des hauts-fourneaux en pleine action dans lesquels l'énergie du monde entier serait en fusion.
Moi qui n'avais jamais rien entendu à la peinture eus l'impression, en les contemplant, de comprendre le sens que Vlad cherchait à donner à son œuvre, un sens qu'aucun mot n'aurait pu traduire mais qui apparaissait ici comme une évidence éblouissante. Je sus que je ne pourrais jamais oublier ce frisson qui me parcourut alors. Et peut-être, ne jamais le retrouver ailleurs.

Je m'habituai vite à ces visites, dont je ne parlai jamais à personne. Je ressentais dorénavant le besoin d'aller voir peindre Vlad, chaque jour ou presque, mais aussi, le temps passant, de m'assurer qu'il allait bien. Je m'étais attaché à lui, bien que nous échangions très peu, et il me semblait le voir s'affaiblir, lentement mais sûrement. J'avais remarqué qu'après chaque séance le visage de Vlad se creusait davantage, et que son teint pâlissait de plus en plus. Plus exactement, et je ne me l'expliquais pas, j'avais l'impression que le visage de Vlad s'estompait ; oui, c'était bien le mot : certains de ses traits n'apparaissaient plus, comme si on les eût gommés sur un dessin au crayon. J'avais d'abord mis cette impression sur compte de l'éclairage défaillant de l'atelier, mais ne pus m'empêcher de sentir l'angoisse me gagner de jour en jour. C'était comme si la vie que Vlad mettait dans ses tableaux lui venait de l'intérieur, et le quittait en un transfert à la fois sublime et mortifère.
Je ne savais comment exprimer mon malaise, et j'ignorais même si je devais. Vlad ne semblait pas s'apercevoir du phénomène et de fait, chaque fois que je le retrouvais avant qu'il n'entre en action, il me semblait que je m'étais fait des idées, et que les traits de Vlad étaient bien là, comme toujours, en place sur son visage reposé avant l'effort. Mais j'eus bientôt la confirmation de ce que je craignais : c'était bien après les séances de création que l'effrayante transformation se produisait. Et pire encore : plus Vlad semblait avoir mis d'énergie dans sa peinture, moins il semblait lui rester d'expression.

Ce que je craignais inconsciemment arriva : un soir, quand Vlad m'ouvrit la porte, il portait un masque sur le visage. Un masque blanc, inexpressif, au travers duquel filtrait seul son regard éteint. Je marquai un recul sous l'effet de la surprise et il tenta de me rassurer :

  - Ne t'inquiète pas, petit. Ces temps-ci, je suis un peu souffrant, et ma mine est trop mauvaise pour que je te l'impose. Les vapeurs des solvants, sans doute, qui sont trop irritantes. C'est bientôt le printemps, je pourrai peindre dehors et alors, tout ira mieux.

Je me tus, n'osant avouer mes craintes, et allai m'asseoir au fond de l'atelier.
La séance fut intense. Presque violente. Vlad se déchaîna sur la toile comme jamais je ne l'avais vu le faire. Le peintre haletait, transpirait, tel un marathonien devant une ligne d'arrivée sans cesse repoussée mais décidé à vaincre malgré tout. Sous mes yeux, un corps presque entier, dont seule la tête dépassait du cadre, prenait naissance, et je ne devrais jamais comprendre comment, à partir de simples tubes de couleurs, Vlad arriverait à une représentation aussi vivante de son sujet.
Au bout de plusieurs heures d'effort intense, il s'effondra sur son tabouret, me désignant simplement la porte. Je me levai sans un bruit et sortis, bouleversé.
J'avais fait quelques pas quand je réalisai que j'avais laissé ma casquette à l'atelier. Je fis demi-tour et m'approchai de la fenêtre : l'homme était toujours assis là. Mais ce que je vis alors me sidéra d'horreur : d'une main, le peintre ôta son masque. Et sous ce masque, il n'y avait rien. Plus rien. À la place du visage de Vlad, s'ouvrait un gouffre béant et sombre dont on ne pouvait évaluer la profondeur. Le peintre se leva et disparut. Il ne m'avait pas remarqué alors que je m'affaissais dans l'herbe, sous la fenêtre.

Je n'osai pas revenir les jours suivants. J'en trouvai le courage la semaine suivante seulement.
Je compris qu'il s'était passé quelque chose en poussant la porte de l'atelier. Le silence régnait dans la pièce, et les odeurs de peinture que j'avais pris l'habitude d'y retrouver y étaient à peine perceptibles. C'est en faisant quelques pas que je le vis : Vlad était allongé, face contre terre, un pinceau encore à la main. Il ne portait visiblement aucun masque. Retenant mes larmes, et redoutant ce que j'allais voir, je le retournai vers moi.
Ce que je vis me stupéfia : le visage de Vlad était intact. Ses yeux, bien que fermés, ne semblaient ni creusés, ni cernés ; sa bouche n'était pas pincée et les commissures se redressaient même presque en un sourire léger. La peau de ses joues, et de son menton glabre, avaient l'aspect velouté et lisse des peaux d'enfant. Une profonde sérénité émanait de son visage tout entier.

Il n'y avait plus aucune toile autour de nous. À peine quelques traces de couleurs témoignaient-elles de l'activité des semaines passées. Mes yeux se tournèrent vers la porte de la réserve : peut-être... ? J'entrebaillai la porte et ressentis un soulagement intense en apercevant dans la pénombre les toiles alignées au sol, posées sur les chevalets ou contre les murs. C'est quand j'actionnai l'interrupteur que le choc fut terrible : devant mes yeux ne se trouvaient que des toiles vierges.
Sans réfléchir, je me saisis de l'une d'elles et me sauvai en courant, suffocant d'émotion.


                                                                                  ***

Voici l'histoire de cette toile que je chéris depuis plus de soixante ans. Elle est incroyable, c'est vrai, mais je sais que tu as en toi ce qu'il faut pour la comprendre. Peut-être, un jour, te racontera-telle son secret, et te parlera-t-elle de mon ami Vlad.
En attendant, ce tableau est pour toi, mon petit Paul. Qu'il te rappelle que la beauté d'une œuvre tient aussi à ce que l'artiste y a mis de lui-même, tout comme le goût de la vie est aussi celui que nous lui donnons.
Je t'embrasse,
Ton grand-père.

Emballez, c'est pesé !

le 07/01/2012 à 16h46

Le ciel s'obscurcit, l'orage menace, mais bizarrement Mathilde est sereine. Appliquée, le sourire aux lèvres, elle frotte avec un torchon de cuisine rose la lame tranchante d'une feuille de boucher.
Elle ne se coupera pas ; elle a l'habitude de manipuler les outils de Marcel. Au début, il tiquait un peu, mais depuis le temps, il lui fait confiance. Il sait qu'elle est prudente et qu'elle fait les choses bien. L'entretien du matériel, entre autres. Et la disparition des traces de sang.

Marcel, c'est son patron. Le boucher, dans un village, c'est toujours quelqu'un. Marcel, même s'il n'avait pas été boucher, il aurait été quelqu'un. Une gueule de boxeur, le sourire ravageur en prime, il ne lui en a pas fallu beaucoup plus pour faire tomber toutes les ménagères de plus de cinquante ans de Presles dans ses filets. Mignons, ou de bœuf ? Telle est sa plaisanterie favorite dès qu'on le lui fait remarquer – et chacune dans la boutique de s'esclaffer avec lui. Un marrant, le patron : on s'en est douté dès qu'on a vu l'enseigne apparaître sous les coups de pinceau, à la fin des travaux : L'Entre-deux-côtes, boucherie traditionnelle. Tout un programme !
Les moins de cinquante ans n'ont guère résisté non plus. Dès son installation, Marcel a converti tous les végétariens potentiels du village. C'est qu'elle est bonne, sa viande, à Marcel : du bœuf de producteur, du porc d'éleveur, de l'agneau sous la mère, et avec ça, du conseil, du petit supplément, et du sourire, ah ! le sourire de Marcel ! On se priverait de viande plutôt que d'aller la chercher ailleurs qu'à l'Entre-deux-côtes.
C'est aussi pour Mathilde qu'on aime, à Presles, se fournir chez lui. Si gentille, et pourtant bien à plaindre maintenant, pauvrette, si jeune et déjà si brutalement abandonnée...

Il faut dire que Mathilde est une enfant du village. On l'y a toujours connue,  elle y a passé ses années d'école puis de collège – elle fréquentait celui de la ville d'à-côté mais s'en revenait bien vite et n'a jamais traîné, le soir après les cours, comme tant d'autres. Elle n'a pas voulu aller au lycée et s'est vite mise à la recherche, ses seize ans révolus, d'un travail à Presles, qu'on voyait bien qu'elle ne voulait pas quitter. Et on était touché par tant d'attachement à ses racines.

En fait, Mathilde avait peur de partir. Mais pas seulement. Depuis toujours, elle avait peur ; de tout et de rien, des gens et des bêtes, du froid et des grandes chaleurs, du jour qui s'annonçait et de l'avenir le plus lointain. Ce qu'elle craignait par-dessus tout, ce qui la terrorisait, c'était l'orage. Dès que s'en annonçaient les premiers grondements, elle sentait un frisson glacé la parcourir de la tête aux pieds, les battements de son cœur s'accélérer, la sueur perler à son front. Il n'y avait rien à faire ; elle avait beau tenter de se raisonner, aller se cacher tout au fond de la soupente du grenier, toute fuite était vaine et elle se voyait réduite à subir les assauts furieux de la pluie et du vent accompagnés par le son et lumière effrayant des éclairs qui la laissaient, une fois le maelström éloigné, pantelante et hagarde, tout juste capable d'aller se terrer au plus profond de son lit en priant pour que le sommeil l'emporte.
Mathilde a grandi, et ses peurs se sont calmées. Sauf une : celle de l'orage. Pour le reste, elle a appris à composer avec ce que la vie pouvait lui apporter. Elle s'est même souvent prise à considérer que, tout compte fait, elle ne s'en était pas si mal tirée.
Parmi ses préoccupations d'enfant, il y avait l'amour... Celui tel qu'on le rêve à dix ans, sous les traits d'un beau visiteur inconnu qui serait passé par Presles et l'aurait emmenée loin d'ici, son épaule protectrice contre celle de Mathilde, droit vers un avenir radieux où danseraient les rayons d'un soleil brûlant – mais pas trop. Mathilde ne se croyait pas trop exigeante, persuadée que ce jour viendrait où elle n'aurait plus besoin d'avoir peur.
Elle comprit, les années passant, que la réalité serait tout autre : à vingt-cinq ans, nul célibataire de passage n'ayant traversé Presles à sa connaissance et ayant dû feindre de prendre avec humour les festivités de la Sainte-Catherine, elle se vit réduite à accepter la proposition de mariage d'Alfred, le fils du notaire, un rustre à l'allure insipide et au discours qui ne l'était pas moins, mais dont la fortune assurée par héritage assurait à Mathilde un confort matériel dont elle pensa pouvoir se contenter. Après tout, cet homme lui apportait un nom, une reconnaissance et de l'argent : elle n'en demandait pas davantage pour le moment.

Quelques années passèrent, qui virent Mathilde s'étioler auprès de son mari incolore. Elle qui avait vécu si longtemps dans l'attente d'horizons nouveaux que lui auraient apporté, peut-être, à la longue, les liens sacrés du mariage, s'avoua vite cruellement déçue par cette vie sans saveur dont elle sut vite qu'elle ne saurait s'accommoder jusqu'à ce que la mort les sépare. Ou plutôt, si – justement. Mais pas dans cinquante ans.

Mathilde avait envie de vivre, de vibrer, de jouir. Alfred était incapable de la satisfaire et elle sentait bien que sa vie rêvée était ailleurs. Mais elle avait été élevée dans le respect des convenances et le souci des apparences. Personne n'avait encore jamais divorcé à Presles et elle connaissait sa réputation de jeune fille, puis de jeune femme sans histoire : elle tenait à conserver cette image, et réalisa qu'elle pouvait même en tirer profit... Aussi est-ce sans état d'âme qu'elle se décida, un beau matin, à prendre un amant.

C'est Raymond, le président du CJM (Club des Joyeux Mycologues) qui fut le premier. Alfred avait déjà, à deux ou trois reprises, trainé sa jeune épouse à l'une de ces sorties mycologiques organisées par le Club les dimanches d'automne ; Mathilde avait détesté se lever aux aurores, et marcher dans les bois embrumés et glacés en aussi fruste compagnie, tout cela pour rentrer, couvant un rhume ou une angine, et devoir trier puis mettre en bocaux une récolte qu'elle ne cuisinerait jamais – car Mathilde n'aimait pas les champignons. Elle se garda bien de révéler cette tare à Raymond lorsqu'elle le pria de lui enseigner la mycologie lors de sorties à deux – Je n'arrive pas à me concentrer quand il y a trop de monde avec nous ! avait-elle plaidé en minaudant, et Raymond avait accepté. Puis, assez vite, compris que les sous-bois offraient à qui savait les apprécier des distractions autres que celles dont il s'était toujours contenté.
Mathilde passa quelques semaines plutôt amusantes en compagnie de son amant ; on lui trouvait meilleure mine, on la félicitait sur son entrain. A la maison, Alfred ne se doutait de rien, et Mathilde tolérait mieux cet indésirable époux, puisque sa vie prenait une tournure qui lui convenait un peu mieux.
Un peu mieux, mais cela ne lui suffisait pas. Il lui fallait davantage, et elle s'ouvrit à Raymond de l'envie particulière qui lui tenait à cœur. Mais Raymond refusa, et Mathilde le quitta.

Elle ne mit guère de temps à le remplacer : Maurice, le pharmacien, venait justement de perdre sa femme, et c'est avec chaleur qu'elle entreprit de le réconforter. Elle s'était offert de l'aider, le soir, une fois l'officine fermée, à nettoyer les comptoirs et à ranger les commandes – le pauvre homme n'avait plus la tête à tout gérer seul et apprécia avec gratitude les services que lui rendait Mathilde. Quand ces services tendirent à dépasser quelque peu les tâches initialement définies et s'étendirent sur le lit d'appoint de la réserve, Maurice ne sut pas refuser la consolation qu'on lui offrait de si bon cœur. Un peu de chaleur ne nuit jamais – lui avait murmuré Mathilde juste avant qu'il ne se laissât aller.
A nouveau, Mathilde vivait, et savourait le goût sucré des heures qu'elle volait à la fade rigueur de son mariage. Maurice s'était révélé bon vivant sous le masque, vite abattu, du veuf endeuillé, et c'est avec un plaisir presque parfait que les deux amants partagèrent, l'espace de quelques mois, des moments aussi gais qu'enivrants, dont ni l'un ni l'autre ne se souciaient jamais de penser qu'ils les leur étaient pourtant, quelque part, interdits. Du moins, c'est ce que pensait Maurice. Mathilde, elle, savait fort bien ce qu'elle faisait. Et c'est avec une logique toute personnelle qu'elle se décida un jour à s'ouvrir à Maurice du projet qui lui tenait à cœur, et que Raymond lui avait refusé.
Maurice refusa de même, avec une violence qui surprit Mathilde : les hommes ne sauraient-ils donc jamais ce qu'ils voulaient ?

Dépitée, elle s'en retourna à sa vie conjugale et sinistre. Mais le pli était pris, et elle ne fut pas longue à repartir en chasse. Sa nouvelle proie était innocente : Paul venait de monter son affaire à l'entrée de Presles, et ne demandait pas mieux que de se voir intégré à la population du bourg. L'Auberge des Rosiers avait ouvert depuis deux mois et Paul se désolait de voir les preslois dédaigner sa table, qu'il avait pourtant travaillé dur pour rendre bonne et accueillante. Mathilde alla y déjeuner un jour et d'un clin d'œil, séduisit Paul, puis d'un second, lui promit qu'elle saurait l'intégrer mieux que quiconque. De fait, elle usa de son charme naturel et de sa qualité de presloise d'origine pour attirer les bourgeois de la ville, saturés de pot-au-feu conjugal et ravis de retrouver, en salle, la jolie Mathilde qui officiait tous les soirs de la semaine en qualité de serveuse : Paul avait été ravie de l'aide qu'elle lui avait proposée, en échange d'un salaire minimal – Trois fois rien, ne vous inquiétez pas, avait-elle demandé lorsqu'il s'en était inquiété. En fait de trois fois rien, Paul comprit assez vite que Mathilde entendait être dédommagée de ce très bas salaire par quelques avantages en nature ; mais cela ne le gêna pas outre mesure, d'autant qu'il ignorait encore, en nouvel arrivé, que sa serveuse état mariée. Lorsqu'il l'apprit, il voulut rompre. Mais Mathilde sut le faire changer d'avis et le convaincre de se laisser entraîner dans cette aventure qui les ravissait, aussi bien l'un que l'autre.
Pour la première fois, Mathilde se croyait amoureuse. C'est sur un petit nuage qu'elle vaquait à ses tâches domestiques, préparait le dîner de son mari avant son retour et s'en allait retrouver Paul à l'auberge ; là, elle travaillait à ses côtés jusqu'à la fin du service, puis s'effondrait dans ses bras dans une chambre au premier qu'il s'était réservée, épuisée mais heureuse. Elle rentrait tard, ravie de n'avoir pas à subir une quelconque conversation avec l'époux qu'elle supportait de moins en moins. La vie était belle, et l'avenir semblait radieux, si tout se passait comme elle l'avait imaginé. Mais l'idylle fit long feu le jour où Mathilde évoqua son projet devant un Paul en colère qui la chassa, en larmes, des lieux où ils avaient été si heureux.

Du temps a passé. Désabusée, Mathilde a pensé se résigner à son pauvre destin. Peut-être après tout n'était-elle destinée à rien. Rien, si ce n'est l'épouse effacée d'un moins-que-rien fortuné. Au moins ne manquerait-elle de rien – mais au cœur de la pire des prisons : ce mariage.

Et puis, l'ancien boucher est mort. Et Marcel est arrivé. Marcel, avec sa gouaille, avec sa force, Marcel avec son sourire carnassier et ses mains viriles, c'était peut-être lui, mais oui, c'était sûrement lui qui saurait la délivrer, et l'emporter vers les soleils couchants de ses rêves d'adolescente ! Mathilde a senti une fièvre monter en elle dès le premier instant.
Et elle ne s'est pas trompée : voilà trois mois que Marcel est son amant. Mieux : son homme. Et bientôt, sans doute, au vu et au su de toute la population, qui n'a jamais compris qu'Alfred ait choisi si brutalement de disparaître, et sans plus jamais donner signe de vie. Au moins la voilà heureuse, la petite. Elle d'ordinaire si pâlotte et effacée, on se réjouit de la voir rire en s'essuyant les mains rouges du sang  des côtelettes qu'elle emballe avec soin, et de l'entendre appeler " Chéri " ce géant si imposant qui semble l'adorer.

La nuit tombe, et l'orage s'annonce. Mais Mathilde n'a plus peur.
Elle sourit en pensant à Marcel : un homme, un vrai ! Là où le mycologue a refusé, le pharmacien, décliné et l'aubergiste, renoncé, lui seul a fait preuve de courage. Une amanite bien choisie, un surdosage de somnifère ou une intoxication alimentaire douteuse ne leur auraient pourtant pas coûté grand-chose. Marcel, lui, a mis la main à la pâte. Dans tous les sens du terme.

Son mari ne lui manque pas. Et personne n'a demandé après lui – à part la grosse madame Poix, la bonne du notaire, venue racheter de la tourte à la viande tout à l'heure : On n'a toujours pas retrouvé votre mari ?  Mon Dieu, quel malheur, un homme si bon...
Si bon ? Sans aucun doute : Madame Poix vient d'en reprendre trois cent grammes.

Choses lues...

le 26/12/2011 à 20h46

Je pense à la mémoire, à son emprise accablante, à ces lests écrasants qu'elle dépose en nous avec une constance désarmante. Parfois lorsque je suis en haut, à ma table, ou dans mon lit, à attendre le sommeil, je la sens se glisser à mon côté, serpent à l'épiderme glacial, afin de m'infliger les films de ses archives, tout ce que je n'aurais pas dû voir, tout ce que je redoutais, (...).

On ne devrait plus se rappeler d'où l'on vient ni où l'on va. J'aimerais appartenir à une espèce amnésique, conçue pour vivre au jour le jour, débarrassée de l'histoire, filant sa vie au gré des rythmes nycthéméraux. Sans aucun patrimoine. Ni passif. Ni génétique. Pas de lien, pas de caryotype. Une aube, un jour, et voilà tout. Chaque matin l'odeur du neuf. Et tout un monde à flairer. Je ne sais à quoi pourrait bien ressembler une pareille vie, mais elle ne pourrait être pire que celle que nous essayons de mener sous l'envahissant protectorat de la mémoire.

- Jean-Paul Dubois (Le cas Sneijder)

Il est né, mon divin enfant !!

le 19/12/2011 à 21h09

J'ai la grande joie et la non moins grande fierté de vous annoncer la sortie de mon premier recueil de nouvelles


Ainsi va la vie


chez Numeriklivres, un éditeur numérique canadien que je remercie pour son implication et ses talents, ne serait-ce que graphiques : regardez la belle couv' qu'il m'a imaginée !


Petit Papa Noël, s'il te reste quelque menue monnaie, un petit conseil : va jeter un oeil bientôt sur le site... pour le prix de quelques papillotes, tu auras un assortiment de nouvelles à lire et à relire... et tu me raviras !


Mon recueil est disponible au téléchargement (pour iPhone, iPod, iPad, liseuses Sony et Cybook, et Kindle d'Amazon), ainsi que lisible en streaming, en suivant ce lien :


http://comprendrelelivrenumerique.com/2011/12/20/ebook-ainsi-va-la-vie-emmanuelle-cart-tanneur/


Merci à tous ceux qui pourront relayer l'info... Et n'oubliez pas : dans quelques jours, si vous voyez, autour de vous, se déballer, s'offrir ou se faire offrir une liseuse ou une tablette, un seul titre à conseiller pour le tester : Ainsi va la vie, d'Emma !


Merci à tous

La funambule

le 16/12/2011 à 18h49

(Distinction Prix George-Sand 2011, 4ème prix Vedrarias 2011)

 

Elle a choisi le jour et le lieu. Le jour, ou plutôt la nuit, une nuit sans lune qui abritera, dans l'immunité de son obscurité, ses premiers pas.
L'endroit est celui où la frontière n'est que ligne sur les cartes ; où la démarcation n'est que virtuelle, sans check-points ni barrages armés. Personne ne s'aventure jamais sur ces terres désertes, pourtant traversées, comme tout le pays, par cette séparation, matérialisation humaine d'une haine atavique entre ceux du Sud et ceux du Nord.

    J'ai froid.

Pas après pas, elle avance. Ses pieds nus laissent leur empreinte sur le sable encore glacé de la nuit. C'est une œuvre qu'elle accomplit, une œuvre qu'elle dessine et dont elle trace, mètre après mètre, l'esquisse sur la terre de ses pères.

    Quand commenceront-ils à me voir ?

Bientôt, le soleil va se lever. Elle sait que c'est alors que l'épreuve commencera vraiment. Jusque là, elle a été étonnée de la facilité des choses : il lui a suffi de rejoindre le point zéro, repéré sur les cartes, et désert comme elle l'avait pensé. De se préparer, très vite, sans réfléchir, comme elle l'avait décidé, et puis de s'élancer : un pas, puis un autre, et elle a très vite convaincu son corps, et sa tête, de ne plus lui demander pourquoi elle était là, ce qu'elle était en train de faire, à quoi tout cela rimait : marcher, pas après pas. Marcher, droit devant – sans se demander vers quoi.

    Moi seule encore sais pourquoi je marche sur le fil.

Au Nord comme au Sud, la nuit est la même. À sa droite, et à sa gauche, elle les imagine. Enfants éveillés par une caresse de mère, hommes fatigués par les nuits inquiètes, femmes déjà affairées, vieillards insomniaques. Et soldats. De part et d'autres, tous sont semblables, à la différence près d'un pan de costume, ou d'un uniforme. Les armes sont identiques, comme le sont les crayons les écoliers. Et pourtant on les utilise pour tuer ceux qui vivent de l'autre côté.

    Je ne veux plus vivre ainsi. Serais-je donc la seule ?

Elle n'aurait jamais imaginé se dévoiler ainsi. Bientôt, tous la verront, quand le jour naîtra. Les premiers seront peut-être intrigués, d'autres effrayés, d'autres encore stupéfaits, par son audace, par son impudeur ou par son courage. Mais pour elle il ne s'agit pas de courage. Juste d'une nécessité, celle, absolue, de tenter de faire cesser ces luttes fratricides – et tant pis si son action est dérisoire. Il fallait qu'elle essaie. Elle aura essayé.

Trop d'années ont passé qui ont toléré les combats. Trop de mères aux pieds nus serrant la tête de leur fils mort contre le ventre lourd de l'attente d'un autre fils. Trop d'enfants lancés dans les troupes un fusil à la main, nourris de la haine héréditaire de l'autre. Trop de frères déchirés de larmes partagées.

Plusieurs fois, les mots ont tenté de dresser des barrages contre la folie meurtrière. Mais ils ont été balayés au vent de la terreur, et ont explosé en mille éclats destructeurs, réduisant à néant les fondations d'un début de réconciliation. Tempêtes de paroles stériles, impuissantes devant la force des préjugés.
Nombreux sont ceux, autour d'elle, qui ont commencé à dire qu'il n'y avait plus d'espoir. Que les choses seraient ainsi à jamais. Qu'alors, autant choisir son camp, et le défendre, jusqu'à y laisser sa vie. Parce qu'il fallait bien lui donner un sens.

    J'ai peur. Mais j'avance.

Elle n'a jamais été très courageuse, pourtant. Elle a grandi, comme tous autour d'elle, dans la crainte et la peur. Se terrer, se faufiler, ne pas trop parler, elle a vu son peuple vivre ainsi depuis toujours. Elle s'y est conformée. Et puis elle a senti qu'elle ne pourrait plus continuer.
C'est arrivé le jour où a disparu celui qu'elle aimait. Celui dont elle avait rêvé qu'il lui apprendrait une autre vie, une vie de lumière, de joie et de paix. Il en parlait, et elle le croyait. Et puis un jour il a expliqué qu'il devait s'en aller. Que ses frères avaient besoin de lui. Malgré ses pleurs, il n'a pas répondu à ses questions, il n'a pas parlé de revenir. Elle a su le lendemain que son corps avait sauté, bardé d'explosifs, au milieu d'un marché de la capitale de l'autre côté. Il a été fêté, honoré en héros par les rues bruyantes et échauffées du soleil de midi, pendant qu'elle se tordait de douleur dans le noir de sa maison, tous volets fermés, perdant le sang de leur enfant qui ne naîtrait jamais.

    Si j'échoue, je les rejoindrai.

Son projet fou ne lui a plus fait peur. Elle a compris que là seulement serait son salut. Ni au Nord, ni au Sud, elle marcherait, sur le fil invisible de cette frontière funeste, hurlant à la vie et à l'espoir d'une paix qu'elle ne devait pas être la seule à désirer aussi ardemment.

C'est ainsi qu'elle s'est élancée. Nue. Telle qu'au jour de sa naissance, semblable à tous ces enfants qui, en ce moment même, voient le jour d'un côté et de l'autre. Dépouillée de tout ce qui pouvait faire sa différence, de tout ce qu'on lui a imposé, jour après jour, leçon après leçon, exhortations ou censure. Plus de robe, ni de tunique. Plus de voile, ni de perruque. Elle a lâché ses cheveux au vent du désert et jouit un instant de la caresse de l'air qui tiédit sur sa peau, et qui lui est comme un second baptême – celui de l'air, après celui de l'eau. Ainsi libérée de toute marque d'appartenance à un peuple ou à un autre, elle sait qu'elle se rendra apatride aux yeux de ceux qui la verront les premiers. Est-elle des nôtres ? Ou bien des leurs ? Devons-nous l'empêcher ? Ou bien la protéger ?Ses traits peu typés sont une chance : impossible de deviner ses origines. Elle sait qu'elle doit ce visage à sa mère, dont la faute a coûté la vie quand elle a voulu croire à l'amour avec celui qui était venu de l'autre côté pour l'aimer et lui faire cet enfant. Vingt ans plus tard, elle les remercie : son métissage lui donne le droit de se prétendre d'ici comme de là-bas, et elle voit bien dans les gestes de ceux qui approchent maintenant qu'ils ne savent pas de quel côté elle vient.

    Maintenant. Chante !

Alors sa voix s'élève. Elle a préparé le chant de sa route. Cela n'a pas été difficile. Elle a accumulé tant de mots depuis son enfance, tous ceux qu'elle n'a pas pu dire en tant que femme, et comme native de son pays. Elle n'a pas préparé la musique ; les notes viennent d'elles-mêmes, du fond de sa gorge et de son cœur, du souffle de tout l'espoir qui l'habite, et donnent à ses mots la force qui les envoie au loin, à sa gauche, à sa droite, devant et derrière elle, tout autour, et qui éclaboussent ceux qui viennent maintenant de plus en plus nombreux. Elle crie sa haine de la violence, des combats, des attentats ; elle appelle à l'unité, à la réconciliation, au pardon ; et elle chante la vie, l'amour, le soleil que tous autour d'elle partagent. Puis elle recommence, reprenant son chant du début, elle le reprend, sa voix s'assure, la confiance monte en elle comme une sève, et elle se sent forte, et invincible, et elle marche, elle trace son chemin au milieu de la foule maintenant qui s'est assemblée et commence à la suivre, et elle chante, elle n'a plus de peur, elle n'a plus froid, elle se sait nue sous les regards des hommes mais ce ne sont plus des hommes au sexe menaçant, ce sont des frères de la même terre, et elle voit maintenant arriver, du Nord, et du Sud, des femmes, des enfants, des vieillards, et des soldats aussi qui après s'être interrogés du regard ont reposé leurs armes, elle les voit s'approcher, et soudain une femme à sa droite, en même temps qu'un enfant à sa gauche, arrache son vêtement, dévoile sa chevelure et vient se placer derrière elle, sur la ligne, sur le fil, et met ses pas dans les siens, et entonne son chant, d'une même voix dont la force a doublé, et bientôt d'autres les imitent, et les voilà bientôt trois, quatre, puis huit, puis dix qui dessinent, de la ligne de leurs corps nus offerts au soleil, la frontière de l'unification et du refus des guerres.

    Ils ont compris !

Les larmes affluent à ses yeux, mais sa voix ne faiblit pas. Ils sont tous unis dans leur désir commun de paix et de fraternité, tous purs comme à l'origine, leurs différences annihilées. Ils avancent sur la ligne bientôt obsolète qui ne fracturera plus leur monde, sûrs d'eux et de leur foi en un avenir meilleur. La même chaleur envahit leurs corps et leurs cœurs, et leur chant s'élève jusqu'à Dieu.

Le soleil est maintenant haut dans le ciel. La colonne humaine dessine un ruban doré à travers les dunes. La ville n'est plus loin.
Elle chante. Elle rit. Et tous chantent et rient avec elle, semant sur leur chemin vêtements et voiles.



Un hélicoptère militaire surgira bientôt de derrière une colline. C'est en pleine tête que l'atteindra la balle tirée par le sniper.
 

Mot à maux

le 11/12/2011 à 20h07

 

(1er Prix Assoc. Envie de vous lire, Viroflay, 2011, 1er Prix Plumes d'Azur, Carqueiranne, 2011)

 

Albert Pichon était rentré chez lui de fort mauvaise humeur ce soir-là. La Commission d'approbation de la Nouvelle Version avait duré plus de trois heures – deux de trop au moins à son goût. Avait-on besoin de passer autant de temps sur le sort de quelques malheureux idiomes dont personne ne se souciait ? La Nouvelle Version ! Les majuscules attribuées à cette dénomination traduisaient bien l'importance prêtée à ce projet par ses supérieurs. L'idée était bonne : réactualiser le dictionnaire que les Éditions Labrune publiaient chaque année était certes une nécessité, mais la refonte intégrale qui était demandée à chaque fois, pour quelques dizaines d'ajouts et deux ou trois disparitions, inspiraient à Albert une irritation légitime : il savait qu'il allait devoir faire de nombreuses heures supplémentaires pour régler à temps les détails de l'affaire, et cette idée le répugnait au plus haut point.
Bonne journée, mon cœur ? lui demanda sa femme qui l'accueillit sur le pas de la porte
Hmm.
 - Oh... vous attaquez la Nouvelle Version, c'est ça ?
Albert ne répondit pas et monta se changer sans un regard envers son épouse. Celle-ci soupira, s'essuya les mains dans son tablier puis s'en retourna à sa pâte à choux.
Assis sur le bord de son lit, Albert ne décolérait pas. Cela faisait trop longtemps qu'il supportait ces exigences du Comité de direction et qu'il acceptait, servile, de répertorier à lui tout seul les dizaines de mots nouveaux que l'on devait intégrer chaque année au dictionnaire. Épuisé  par avance, il ne savait comment manifester son dégoût à des supérieurs qui, apparemment, semblaient considérer comme un privilège cette tâche pourtant ingrate qui lui avait été confiée. Car, si elle semblait facile a priori, elle n'en était pas moins horriblement fastidieuse : l'introduction de chaque mot nouveau décalait tous ceux qui le suivaient, et c'est page à page qu'il fallait recomposer tout le dictionnaire – et ça, c'était le travail d'Albert, un travail de fourmi et de romain à la fois.
La soirée chez les Pichon fut silencieuse et l'ambiance tendue, malgré l'excellence des choux à la crème.

Albert partit tôt le lendemain matin, évitant son épouse qui n'aurait pas manqué de tenter de le motiver, en vain, comme chaque année.
Il faisait encore nuit quand Albert pénétra dans la Salle des Mots. De la poche de son gilet, il extirpa une petite clé liée d'une chaînette dorée, et l'introduisit dans la serrure du coffre qui trônait au milieu de la pièce. La Matrice apparut : c'est de ce monumental ouvrage que l'on tirait, chaque année, la Nouvelle Version, après l'avoir remise à jour et avant de l'envoyer à l'imprimerie pour sa diffusion. Albert le souleva délicatement et le déposa sur la table de travail voisine. Le silence tapissait la pièce et Albert pouvait entendre le son de sa propre respiration qui faisait écho au souffle des pages qu'il tournait avec précaution.
Il sortit de son autre poche un étui allongé qu'il déposa à côté de la Matrice. Les mots nouveaux y attendaient, patiemment, que l'heure de leur reconnaissance arrive, tandis que les quelques-uns mis au rebut et ignorant encore leur sort paressaient encore innocemment entre les pages empoussiérées du livre sorti de l'ombre.
Il y avait du travail : quatre-vingt trois mots nouveaux et douze suppressions. Albert commença par l'élimination : cette phase était la plus facile et les mots qui entouraient les nominés ne se faisaient généralement pas prier pour se laisser arracher leurs voisins, appréciant peut-être la place gagnée et prenant leurs aises sans honte ni regrets. Pince à épiler à la main, Albert extirpait les indésirables, un à un, avant qu'ils ne pussent comprendre leur triste destin, et les jetait dans un coffret de feutre noir qui serait envoyé à l'incinération. Le travail devait être précis et rapide ; Albert ne tenait pas à devoir batailler pour exécuter les ordres qu'il avait reçus et se défendait de toute implication affective, même lorsque c'est un mot qui aimait bien qui se voyait éliminé – il avait eu toutefois du mal à cacher sa tristesse quand le Carabistouille ! de sa grand-mère avait disparu, jugé trop peu convenable.
Vint la phase la plus difficile : l'introduction des néologismes dans la Matrice. Sous le couvercle de l'étui, les nouveaux venus commençaient à s'agiter : parmi d'autres vocables, le beuglement de la vuvuzela d'un cacou qui twittait sur son smartphone incita Albert à opérer aussi vite que possible, en commençant par les plus bruyants. La vuvuzela fut rapidement casée au dernier rang de la lettre V où elle pourrait tonitruer sans gêner trop de monde, tandis que le smartphone fut arraché aux mains du cacou et replacé juste après la smartbox, introduite l'année précédente et qui rentra le ventre pour faire une place au petit nouveau.
C'était un joyeux remue-ménage au sein du dictionnaire, le moment longtemps attendu par tous de l'arrivée de sang neuf, mêlé de la réserve naturelle ressentie par tous face à l'inconnu – aucun d'entre eux n'avait oublié l'année de l'irruption de l'Alien dans leurs pages !
Albert avait l'expérience nécessaire pour venir à bout de l'opération le plus efficacement possible. Mais il avait quatre-vingt-trois mots à placer et il savait que le travail serait long.
Il était vingt-trois heures quand il acheva le placement du dernier mot, un podcast patient qui se laissa installer juste au-dessus d'un podologue qui ne manifesta qu'indifférence envers le nouveau locataire. Albert était épuisé. Entre ses mains, la Matrice, elle, était gonflée à bloc. Elle n'aurait pu supporter un mot supplémentaire et Albert se félicita de la sagesse des membres du Comité qui avaient fait un tri salutaire dans leurs envies de modernisation : un mot de plus aurait été le mot de trop ! Il fallait maintenant l'apporter à l'imprimeur. Albert referma doucement l'ouvrage, s'efforçant de ne pas brusquer les débutants. Les pages glissaient les unes sur les autres dans un chuintement soyeux et Albert s'offrit une seconde d'autosatisfaction : il aimait le travail bien fait, et celui-là en avait été un. Enfin, aurait pu en être un, si un acarien malvenu n'avait décidé de s'engouffrer dans la narine gauche d'Albert juste au moment où celui-ci refermait l'épaisse couverture de cuir. Or Albert était allergique, et l'intrus déclencha chez lui une irrépressible envie d'éternuer qui lui fit lâcher prise et libérer un " Haaaatchiiiii ! " sonore qui s'engouffra puis disparut aussitôt entre deux pages...
Albert s'affaissa sur un siège, hébété : comment faire pour retrouver l'intrus et l'éliminer du dictionnaire ? Il y avait des dizaines de milliers de mots à l'intérieur, et il n'avait pas pu voir où était tombé celui-ci... Autant chercher une aiguille dans une botte de foin !
C'est avec amertume qu'il dut se rendre à l'évidence : il allait devoir taire son forfait. Il livrerait la Matrice telle quelle, l'éternuement inclus, et n'aurait plus qu'à prier pour que personne ne tombe jamais dessus – ou le plus tard possible.
Il entreprit de nouveau de refermer l'ouvrage. L'opération semblait facile et pourtant se bloqua avant la fermeture complète : ça coinçait ! Transpirant, Albert rouvrit, puis referma le livre une nouvelle fois, mais rien à faire : impossible de le verrouiller ! Pris d'un coup de colère, Albert se saisit des deux couvertures reliées et les plaqua l'une contre l'autre d'un geste brusque : c'est alors qu'un craquement sinistre retentit dans la pièce et que la Matrice se déchira sur toute sa longueur, laissant s'échapper un flot bruissant de mots qui se déversa sur le tapis de laine avant de filer sous la porte en direction des escaliers.
La catastrophe était arrivée. Le mot de trop avait fait exploser la Matrice. Tout était à refaire, des années de travail seraient nécessaires. Albert était perdu.
Il rentra chez lui, abattu, décidé à aller présenter sa démission dès le lendemain.

Le nouveau jour qui se leva trouva un Albert épuisé et déprimé. C'est à peine s'il jeta un regard à sa femme qui arrivait pourtant vers lui, souriante, un bol de café à la main. Mais il fut pris d'une frayeur intense quand elle s'adressa à lui :
 - Bien dormi, mon curry ? Je t'ai préparé un bon soupirail ! Deux ou trois molettes ?
 - Euh... Deux... répondit Albert, stupéfait.
Il vit son épouse sucrer, puis remuer son café avant de le lui tendre et de lui susurrer :
 - Tu as eu une dure plâtrée hier. Je suis sortie tôt ce matin faire des poutres, et j'ai rapporté du gigolo farci, celui que tu préfères ! On va se mutiner !
Albert resta sans voix. Qu'arrivait-il à sa femme ? Vivait-il un mauvais rêve ?
Il décida de sortir prendre l'air.
Le soleil arrosait les avenues et, inspirant à fond, Albert commença à se sentir mieux. Mais il croisa un ami qui le salua d'un joyeux
 - Biniou ! Beau camp, s'pas ?
et quelques mètres plus loin surprit une conversation qui acheva de lui glacer les sangs :
 - Salut mon bleu ! Comment ça gratte ?
 - Pas trop poil, mercredi. Tu prends un râpé ?
Les deux hommes se dirigèrent vers le café tout proche d'où Albert entendit le patron s'écrier " Une sonatine à l'eau et un tromblon ! ʺ
Il se laissa tomber sur un banc et prit sa tête entre ses mains. Qu'avait-il donc fait ? Car il ne le comprenait que trop bien : tout cela, c'était sa faute, son unique faute, par laquelle avaient été libérée dans la nature une multitude grouillante de verbes, d'adjectifs, de noms qui, trop longtemps emprisonnés dans les pages des dictionnaires et des livres, goûtaient là une permission inattendue et enivrante !
Il n'avait pas le choix : dès le lendemain, il se présenterait à la Commission et avouerait toute sa responsabilité, avant de présenter sa démission.
D'ici là, il n'aspirait qu'à une chose : une sieste.
C'est d'un sommeil troublé qu'il parvint à se reposer quelques heures. Un sommeil peuplé de cauchemars dans lesquels il luttait contre une armée d'adverbes en colère, tandis qu'une nuée de pronoms indéfinis le harcelait, lui mordant les mollets jusqu'au sang. Le décor apocalyptique était parsemé de livres éventrés agonisant dans des expectorations d'encre noire, tandis que des essaims de phrases bourdonnantes voletaient de l'un à l'autre, traversant le crâne d'Albert qui hurlait de terreur.
Il s'éveilla en sursaut, ruisselant, à la tombée de la nuit. Sa femme chantonnait dans la cuisine et il en fut rassuré. Puis il se rappela brutalement et péniblement à la réalité, qu'il ne pouvait décidément assumer. Il devait agir. Faire quelque chose – mais quoi ? Il n'en avait encore aucune idée, mais il décida néanmoins de retourner sur les lieux du crime : le Siège des Éditions Labrune. Qui sait ? Peut-être sur place aurait-il une idée pour rectifier son erreur.
Le bâtiment tout entier était plongé dans la pénombre. Depuis plusieurs années on avait congédié le gardien de nuit : quel risque auraient pu présenter de simples mots ? Albert sourit, jaune, à cette pensée. Il traversa le hall désert en direction du grand escalier menant à la Salle des Mots, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas troubler le silence environnant. Mais à mi-hauteur, il se retourna, intrigué par un bruissement qu'il percevait de plus en plus nettement derrière lui, comme les prémices d'un coup de vent en approche. Et pourtant, rien n'apparaissait à ses yeux maintenant accoutumés à l'obscurité. Le souffle enflait pourtant, s'accompagnait d'une vibration qui gagnait tout le hall, et Albert se retint à la rampe de marbre pour ne pas chanceler. Il écarquillait les yeux mais ne voyait toujours rien.
Il les vit soudain apparaître, de sous la lourde porte vitrée de l'entrée : les mots ! Des mots doux, des gros mots, des mots-clé, des mots de passe, un flot ininterrompu qui s'engouffrait dans le hall et se dirigeait vers l'escalier, en direction de la Salle des Mots, et en direction, d'abord, d'Albert, qui n'en croyait pas ses yeux ! Isolés, par deux, par trois, ou par phrases entières, c'étaient les mots qui revenaient au bercail, la substantifique moelle du dictionnaire et de tous les écrits de tous les temps qui réintégrait sa source, l'origine du langage qui se reconstituait, sous ses yeux effarés.
Il n'eut que le réflexe de s'agripper à la rambarde pour ne pas se laisser renverser par la marée montante qui l'ignorait, grimpant les marches de pierre avec une énergie fulgurante. Albert reconnut au passage quelques mots qui s'étaient associés, par petits groupes, en mots d'auteur ou en mots d'esprit, ou bien, dans une fusion inattendue, en oxymores ou en pléonasmes, qui ne dureraient que le temps que chacun regagne sa place, seul, dans l'ordre alphabétique de la Matrice.
Albert comprit alors la destination de ce flux irrépressible : les mots s'en retournaient là d'où ils étaient venus. Ils rentraient à la maison, après cette échappée belle qu'ils s'étaient offerte, ce vent de liberté qu'ils avaient saisi au passage avant de redevenir sages et de se remettre à la disposition de chacun. Ils s'étaient certes amusés, mais retrouvaient la raison et allaient, de ce fait, mettre fin à son cauchemar ; et il ressentit une soudaine et vive bouffée de reconnaissance pour eux.
Le tourbillon ne dura pas plus de quelques minutes et Albert reprit son souffle quand les mots de la fin eurent sauté la dernière marche et glissé sous la porte de la Salle des Mots. Il s'y dirigea à leur suite et en poussa le lourde battant, qui s'ouvrit en grinçant.
Il n'avait osé l'espérer, mais tout était en place : la Matrice reposait, intacte, sur la table de travail jouxtant le coffre entr'ouvert. C'est à peine si le frémissement qu'il perçut sur la tranche dorée lui donna à penser qu'il venait de s'y passer quelque chose. Il n'osait en croire ses yeux et dans le même temps exultait de joie : sa faute resterait ignorée, et donc impunie, il ne savait par quel miracle, mais tout était bien qui finissait bien !
Albert s'approcha de l'ouvrage dont il caressa la couverture, et il lui sembla entendre un léger soupir s'en exhaler. Son cœur se mit à battre un peu plus fort quand il l'ouvrit : tout était parfait, le A au début, le Z à la fin et les illustrations à leur place ! Par acquit de conscience, il feuilleta la Matrice à la recherche du smartphone : il était là, sagement installé là où il l'avait placé, comme s'il avait toujours été là, en bas de page, colonne de gauche !
Euphorique, Albert s'apprêtait à déposer l'ouvrage dans le coffre qu'il allait verrouiller, quand il fut saisi d'un doute : le reposant sur la table, il tourna les pages, fébrile, jusqu'à la page 223, celle des H. Son index qui défilait stoppa net, quand à ses yeux ébahis apparurent ces lignes :
Haaaatchiiiii : onomatopée utilisée pour accompagner un éternuement (n'est-ce pas, Albert ?☺)

Un mot de cinq lettres lui monta alors à la bouche, mais cette fois, il le retint... in extremis !
 

Soleil voilé

le 04/12/2011 à 18h50

(5ème prix au concours de nouvelles des Rencontres Hervé-Bazin, les Rosiers-sur-Loire, novembre 2011)


 Malgré l'heure matinale , un soleil lourd écrase déjà la ville.


La femme à sa fenêtre fait un pas en arrière, ramenant lentement vers elle les volets de bois. L'ombre se fait dans la pièce, mais la lourdeur de l'air reste là, épaisse, étouffante. La femme sait qu'on ne peut pas lutter et que seul le soir apportera la fraîcheur bienvenue.


Comme chaque matin, son regard parcourt, sans attaches, le théâtre de la vie quotidienne dont les petits acteurs viennent de déserter les planches. Tous les trois sont partis pour l'école, accompagnés par leur père, qui ne reviendra que dans quelques heures. C'est l'heure de la remise en ordre, de l'entretien des lieux, le moment où elle entre en scène, Cendrillon bénévole et jamais applaudie, seule au milieu du décor abandonné. Mais elle ne s'en plaint pas. On ne se plaint pas, ici. On obéit. On range. On trie. On lave. Sans mots. Sans bruit. A part celui du balai frottant le sol, celui de l'eau répandue dans les bacs, et celui de ses pas glissant d'une pièce à l'autre, rapide, léger, qu'on pourrait croire être celui d'un petit animal en fuite.


Elle ne fuit pas. Pourquoi le ferait-elle ? Elle accepte sa vie, elle sait qu'elle n'a pas le choix.


Alors, parfois, elle se dit qu'elle y est heureuse. Elle a une famille. Un mari. Des enfants, beaux, et en bonne santé. Et ce toit au-dessus de leurs têtes, c'est un devoir pour eux d'en mesurer la chance, c'est un devoir pour elle de l'entretenir. Elle est heureuse, et les sons sortent de sa gorge, retenus, ténus, ils se fraient un chemin vers l'extérieur, ils se font notes, et chanson, et c'est tout juste si la femme a conscience de leur présence quand ils colorent l'air autour d'elle, quand ils envahissent ses pensées, quand ils en chassent le voile de tristesse qui les recouvre parfois, et elle chantonne, elle fredonne, c'est le début d'un nouveau jour, le matin est là et c'est son travail qui a commencé.


L'eau coule sur ses avant-bras. La terre, le fer, le blanc et l'ocre s'entrechoquent dans la bassine. L'huile et l'eau s'entremêlent en volutes brunes qui s'échappent en suivant le flot tourbillonnant qui, un instant, captive son regard et ses pensées abandonnées : elle se laisse hypnotiser par le spectacle de cet entrelacs de couleurs irisées, mates et brillantes à la fois, qui trace son chemin, en toute liberté, sans heurts mais sans hésitation, jusqu'à l'échappatoire de la bonde ouverte… puis elle se ressaisit, l'eau coûte cher, il ne faut pas la gaspiller, pas la laisser couler ainsi, si on l'avait vue, elle a soudain honte et ferme le robinet. Un soupir, elle essuie ses mains sur sa robe, son travail peut reprendre.


Les enfants sont encore trop petits pour l'aider. Mais bientôt, l'aînée en saura assez. Elle restera un peu plus auprès d'elle et apprendra à participer aux travaux de la maison. Elle aussi saura ce qu'une femme doit savoir pour devenir une bonne mère et une bonne épouse. Savoir satisfaire aux besoins de sa famille est une fierté ; on le lui apprend déjà à l'école, elle l'a raconté. Son frère aime beaucoup l'école, lui aussi. Mais il ne lui parle pas de ses études. C'est à son père qu'il fait chaque jour le récit de ses progrès, c'est avec lui qu'il étudie, toujours davantage, le soir, alors que ses sœurs et sa mère achèvent le rangement et la vaisselle. La grande a voulu, elle aussi, écouter l'enseignement du père ; mais il l'a repoussée. La femme n'a rien su, rien pu dire. Mais parfois, en cachette, elle aide sa fille à terminer ses devoirs. C'est un secret entre elles, et l'enfant a compris ce que cela signifiait : personne ne doit savoir que, ces jours-là, sa mère et elle s'assoient contre le mur, côte à côte, et que les leçons de mathématique deviennent comme des contes de fées. Elles se les racontent, elles se les expliquent, elles font vivre les chiffres et les symboles avec une joie partagée qui n'étonne plus la petite depuis que sa mère lui a raconté : enfant, elle aussi était très douée à l'école, en mathématique surtout. Son père en était fier, et c'est lui qui lui faisait réciter ses tables de multiplications, calculer de tête le plus vite possible, tracer des figures avec la règle et le compas qu'elle gardait au fond de son cartable, enroulés dans un chiffon de laine – c'était un cadeau qu'il lui avait fait, et il disait Tu es la plus belle, la plus forte, tu leur montreras tout ce que tu sais, toi aussi tu enseigneras, tu les aideras, et ils te respecteront, et je serai fier de toi, ma fille, comme je le suis déjà …


La femme n'a pas dit à sa fille pourquoi cela n'était pas arrivé. Les enfants n'ont pas à tout savoir. Mais comme elle serait heureuse si elle pouvait vivre son rêve par procuration ! Alors, elle continue les leçons. Personne ne le sait. Personne n'a besoin de le savoir.


Elle ramasse à terre le livre oublié dans sa fuite par l'enfant qui s'est crue en retard. C'est un livre d'algèbre, à la couverture abîmée, qu'elle se promet de recouvrir, dès qu'elle en trouvera, de papier de soie. Elle espère avoir su transmettre à ses enfants le respect des belles choses. Cela aussi, c'est son travail.


Les lits aérés et refaits, les coussins retapés, la poussière éliminée, les objets remis en place : les lieux ont repris l'aspect originel qui la rassure. Rien, à se reprocher, jamais. Elle le sait. Elle sait aussi qu'elle a maintenant le droit de s'occuper d'elle, qui n'a eu le temps, depuis son lever, que de revêtir une ample chemise avant de s'occuper du premier repas des siens.


Elle fait à nouveau couler de l'eau. Devant la vasque, elle se déshabille. La moiteur de l'air et l'intensité de son travail ont fait perler à sa peau des milliers de gouttelettes qui confluent en petits ruisseaux salés. Elle a besoin, envie de la fraîcheur de l'eau sur sa peau. Mais elle suspend son geste. Cela lui arrive parfois, oh, pas souvent, de temps en temps seulement. Alors, elle diffère. Elle s'attarde. Ses mains se posent sur son corps. Son visage, d'abord. La peau des joues, lisse encore, douce, lui dit parfois l'homme, le lobe des oreilles auquel pend le bijou qu'il avait offert, il y a longtemps – non, pas si longtemps… Le cou, fin, tendu, aux tendons dessinés dont elle suit le trajet du doigt… Les épaules… Elle les enserre, de ses deux bras, comme si c'étaient les bras d'un autre, elle en éprouve la rondeur et la douceur, peut-être un peu la maigreur, mais elle a trop peur, ne veut pas finir comme ses tantes et ses cousines, pour lesquelles l'aspect extérieur ne compte pas : pour elle, si… Ce corps de vingt-cinq ans, elle a envie de le sentir vivre. Elle voudrait lui apprendre ce qu'il sait déjà mais qu'il ne peut exprimer. Parce que c'est ainsi. Elle sait qu'elle n'a rien à dire.


Mais elle ne veut pas de ces pensées. Elle les chasse du même mouvement que celui qui dénoue ses cheveux noirs, qui s'écoulent sur ses épaules et cachent à moitié les seins. Elle voudrait ne plus se cacher. Elle écarte quelques mèches et prend son sein droit dans sa main. Le soupèse comme un fruit mûr, au marché du soir. Il est encore beau, malgré les grossesses, et les allaitements. Son autre main prend son sein gauche en coquille. La voici parée du plus beau costume de bains qu'elle n'aura jamais. Elle sourit à cette idée. Relâche ses bras et laisse ses mains se poser sur son ventre, sur ses cuisses, leur laisse la liberté de renouer le contact entre elle et elle, de la révéler à sa liberté oubliée, de lui redire que oui, elle a été belle, et que oui, elle l'est encore.


Un oiseau passe dans la cour, traversant le rai de lumière qui filtrait de la fenêtre close : la femme rouvre les yeux et réalise qu'elle a oublié le temps, un peu trop longtemps… L'homme ne va pas tarder : elle a des achats à faire en ville et elle ne peut pas y aller sans lui. Vite, elle rassemble son abondante chevelure, la fixe par des épingles de corne. Deux traits de khôl à ses yeux, dessinés d'un geste. Les vêtements sont prêts. Les mêmes, toujours. Le pantalon. Les chaussettes dans les sandales. La longue robe noire. Le voile noué derrière la tête, qu'elle rabat avant de fixer le second derrière l'oreille. Les gants, enfin. Noirs, aussi. Qui basculent la fine mousseline noire sur le visage.


Elle est prête ; n'a plus qu'à l'attendre.


C'était une matinée ordinaire à Kaboul.

Rencontres en bord de Loire...

le 01/12/2011 à 21h00

Pour les réfractaires à Facebook (sur lequel j'ai déjà évoqué le sujet en long, en large et en travers), voici un lien qui vous mènera vers le récit d'une journée mémorable... ou comment une femme voilée qui traversait juste devant ma voiture ne saura jamais qu'elle aura été pour moi à l'origine de si riches heures, en compagnie de gens passionnés et passionnants - merci la vie !

Choses lues...

le 21/11/2011 à 14h15

"Il n'y a rien, sinon lui-même, qui puisse empêcher un être vivant de noircir du papier. Si vous en avez réellement le désir, vous irez jusqu'au bout. Refus et sarcasmes vous fortifieront. Plus on vous mettra de bâtons dans les roues, plus votre volonté s'endurcira, à l'image de l'eau bouillonnante qui emporte les digues. Quant aux échecs, ne vous en souciez pas ; ils égayeront vos doigts de pieds pendant que vous dormirez ; ils injecteront du sang de tigre à votre style ; ils illumineront votre regard et vous permettront de tutoyer la Mort. Vous mourrez en hérétique, et l'on célébrera votre gloire en enfer. Les mots portent chance. fréquentez-les, crachez-les. Soyez le bouffon du royaume des ténèbres. C'est crevant. Vraiment crevant. Et hop, on attaque un autre paragraphe... "


- Charles Bukowski


( Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau)

Un monde meilleur

le 14/11/2011 à 12h08

Nous avons quitté Cherbourg alors qu'un fin soleil de printemps éclairait encore l'horizon. La nuit tombera bientôt, mais auparavant nous aurons rejoint le large, direction l'Irlande, avant la grande traversée, celle qui nous mènera tout là-bas, à l'autre bout du monde, du bon côté des choses : l'Amérique – New-York !


Je n'ose encore y penser tant j'ai encore du mal à y croire. Ce voyage, j'en ai tant rêvé, et depuis si longtemps ! Et pourtant, jamais je ne l'aurais cru possible lorsque je suis arrivée à la ville, il y a quatre ans, cette ville qui me paraissait si grande et qui tiendrait tout entière, et en plusieurs fois, dans celle qui va m'accueillir !


Je n'avais jamais vu d'immeuble, ni d'auto, encore moins de navire, quand j'ai dû quitter la maison de mon père pour aller m'engager à Cherbourg. À seize ans, benjamine, j'étais plus une bouche à nourrir qu'une aide pour ma famille et personne n'a semblé bien peiné à l'annonce de mon départ. Je n'ai revu que ma soeur Pauline, l'année dernière ; les autres ont disparu de mes pensées et je suis sans doute absente des leurs. Qu'importe : c'est une nouvelle vie qui m'appelle désormais. Un monde meilleur.


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