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Lire, écrire, partir ... carpe diem !

Fan de carottes

le 16/07/2010 à 18h01





Depuis plusieurs semaines, Marcel Poulot s'inquiétait. Sa petite dernière allait mal. Toutes les vaches deviennent folles, un jour ou l'autre, il le savait, on n'avait pas attendu que les gens de la ville inventent un virus pour expliquer ça, simplement, un jour ou l'autre, elles se couchaient, leur lait devenait aigre, et elles commençaient à dodeliner de leur grosse tête inexpressive en bavant ou en roulant des yeux. Ça, il l'avait vu des dizaines de fois, depuis le temps qu'il en avait, des vaches, et il savait que c'était alors le moment de les mener l'équarrissage.


 


Mais Azalée ! Sa plus jeune vachette, une si jolie génisse qu'il avait achetée à la foire du canton au début du printemps, comment aurait-il pu imaginer la voir dépérir à ce point, et d'une façon aussi soudaine ? Elle ne mangeait plus ; refusait de se lever quand elle était couchée, et de se coucher quand on avait réussi à la relever ; ne voulait plus aller aux champs avec ses compagnes, et passait ses journées à l'étable, à ruminer. Quant à son lait, il était devenu pire que du yaourt bulgare. Une dépression ! Cela toucherait-il aussi les bêtes ? s'était demandé Marcel. Mais pourquoi donc ? Il était éleveur depuis des dizaines d'années, et avait toujours mis un point d'honneur à faire passer le bien-être de ses bêtes avant toute chose, et ce, bien avant que le bio et le "plein-airʺ soient devenus à la mode. Ah, elles avaient eu la belle vie, les vaches de Marcel ! Du Club Med pour vaches qui rient, de l'hébergement quatre étables et du buffet campagnard gratuit, aucune ne s'était jamais plainte, Marcel pouvait le garantir avec une bonne foi dont on ne pouvait douter quand on l'entendait parler de ses " filles ʺ : son attachement à son troupeau était manifestement sincère et tous les villageois partageaient son inquiétude depuis qu'Azalée ne tournait plus rond.


 


 - Tu devrais la montrer au vétérinaire, lui conseillait son voisin


 - Elle fait sa puberté, ça va passer, le rassurait l'épicière


 - J'ai quelques boîtes de Prozac périmées, tu les veux pour elle ? proposait le pharmacien


 


Mais Marcel déclinait toutes les offres : il savait que le vague-à-l'âme d'Azalée était plus grave. Il décida de tout faire pour lui rendre goût à la vie.


 


Il alla la trouver un matin, après avoir mené les autres au pré. Elle était là, au fond de l'étable, la tête entre les pattes, le poil triste. Elle leva sur lui un regard de vache battue quand il s'approcha et dédaigna la poignée de foin qu'il lui tendait.


 


 - Il faut qu'on parle, Azalée, lui dit-il. Tu ne peux pas rester comme ça. Regarde-toi : tu n'auras bientôt plus que le cuir sur les os. Je ne sais pas de quoi vous parlez, entre vous le soir à l'étable, mais l'anorexie, c'est pour les humains ! Finis les jours de vache maigre : je veux te voir reprendre du poil de la bête, c'est compris ? Alors on va sortir, et tu vas manger.


 


La vache renifla, ravala un filet de bave, se dressa lentement sur ses pattes et suivit Marcel qui la mena à l'extérieur. Elle cligna des yeux, éblouie par la lumière, et Marcel hésita un instant avant d'aller lui chercher les lunettes de soleil de la Simone – mais il se ravisa : il ne voulait pas paraître trop faible vis-à-vis d'elle s'il voulait lui montrer qu'elle devait avant tout lui obéir et, en premier lieu, se remettre à manger. Son look passerait après.


 


L'animal sur ses talons, il entama la traversée de la cour de la ferme et se mit à en longer les bâtiments. Du pas de sa porte, la Simone offrit à Azalée un vaste sourire bovin, que la bête ignora. De la bergerie montaient quelques bêlements d'encouragement : Allez Azalée, il faut manger, goûte l'herbe du champ du haut, c'est de la bonne, crois-nous ! - du moins c'est ce que Marcel aurait aimé qu'Azalée puisse entendre. Mais la vache semblait sourde à toute exhortation, avançant d'un pas lent et traînant, le museau bas et le pis flasque ballottant de droite et de gauche au rythme de son pas démotivé.


 


Elle dédaigna le hennissement joyeux de la jument Margote, ne prêta aucune attention au caquètement hyperactif des poulets dont elle appréciait ordinairement la vitalité, et n'interrompit même pas son pas quand un coq se planta, dans un sursaut d'orgueil, juste devant ses pattes. La volaille furieuse s'envola, juste avant le crash, dans un bruissement de plumes et non sans lâcher quelques cot-cot indignés.


 


Soudain, Azalée s'arrêta. Net. Marcel, étonné par cette halte inattendue, tenta de la faire redémarrer, mais en vain. La vache s'était immobilisée, et sa tête était relevée, dirigée, non plus vers la poussière du sol, mais vers le fond de la cour, à l'endroit où Marcel avait installé ses clapiers.


 


Intrigué, le fermier suivit le regard d'Azalée : celui-ci tombait, en ligne droite, sur celui d'un gros lapin qu'il avait rapporté la veille du marché et qu'il avait installé dans un casier à part, en attendant de lui choisir des compagnons de cellule. Le lapin en question avait lui aussi cessé de sautiller et la carotte qu'il grignotait venait de lui tomber des pattes. Et son regard à lui semblait dirigé droit sur celui d'Azalée. Les deux bêtes se regardaient, yeux dans les yeux, cils battant à l'unisson. Une larme roula de l'œil soudain illuminé d'Azalée, et le lapin se mit à battre des paupières frénétiquement.


 


Le silence se fit dans la cour : personne n'avait, de mémoire d'animal, jamais assisté à un coup de foudre interracial de la sorte ; et c'est pourtant bien ce qui semblait arriver ! Pour en avoir le cœur net, Marcel lâcha la corde d'Azalée et celle-ci se dirigea, d'un sabot timide, vers les clapiers. Le gros lapin recula dans un premier temps vers le fond de son casier, puis semblant se reprendre attrapa la plus grosse carotte dont il disposait et l'offrit, à travers le grillage, à Azalée : celle-ci s'en saisit d'un coup de dents délicat avant de la croquer puis de l'avaler goulûment. Elle mangeait ! Marcel sauta de joie à cette vision et s'en fut chercher un gros sac de carottes qu'il conservait ordinairement pour l'alimentation de ses lapins ; il en déversa un ou deux kilos aux pieds d'Azalée et la vache se mit à les brouter joyeusement, en offrant de temps à autre un morceau, à travers le grillage, au gros lapin qui semblait savourer avec autant de joie le croquant du légume que le fondant des regards d'Azalée.


 


L'après-midi se passa ainsi, entre la vache et le prisonnier que Marcel libéra bien vite pour le laisser partager plus facilement le festin qu'il avait, malgré lui, offert à Azalée. Elle mangeait ! Enfin ! Marcel devinait presque la chair se redessiner sous le poil, le lait remplir les pis qui se regonflaient et l'œil se remettre à pétiller ! Elle mangeait, et ses craintes étaient derrière lui. Et qu'importe si elle était fan de carottes ! Il en avait à revendre, il s'en procurerait si nécessaire tant que cela permettait à cette sacrée vache de redevenir la belle des champs qu'il avait connue.


 


Les choses ne furent pourtant pas si simples qu'il l'avait espéré.


 


Azalée mangeait, d'accord. Des carottes, et seulement des carottes, soit. Mais elle commença à refuser de se nourrir ailleurs qu'auprès de son gros lapin. Après quelques tentatives infructueuses de repas offerts à l'étable, ou au pré (les autres vaches commençant d'ailleurs à s'énerver au vu du traitement spécial réservé à leur consœur, qui attendait chaque matin, tapotant du sabot, que Marcel lui apporte son kilo de carottes quotidien), Marcel céda et accepta de nourrir Azalée au seul endroit où elle mangeait de bon appétit : devant les clapiers. Il lâcha encore du lest quand il la laissa s'allonger, puis s'endormir, au pied des casiers grillagés, un soir, puis le lendemain, puis tous les soirs. Azalée ne semblait aucunement regretter l'étable et préférait le plancher des vaches au moëlleux du foin, pourvu qu'elle fut près de son gros lapin.


 


Et puis, une nuit, Marcel fut éveillé par un craquement sonore provenant du fond de la cour : le temps de prendre son fusil et de chausser ses pantoufles, il arriva juste à temps pour assister à l'improbable spectacle d'Azalée tentant de s'introduire tout entière dans le casier de son amoureux. Les dégâts furent tels que Marcel n'eut pas d'autre choix que de céder, encore une fois, aux volontés de l'animal, et de se mettre au travail dès le matin suivant …


 


 


C'est ainsi que l'on put voir, des années durant à la suite de ces événements (dont on ne parla jamais au village par charité pour Marcel), l'étrange spectacle d'un clapier à lapins dont le dernier casier faisait dix fois la taille des autres, aux montants de bois et à l'avant grillagé, et qui contenait une vache, assise en train de croquer des carottes, abritant entre ses pattes un gros lapin qui tétait de temps à autre le pis généreux qui s'offrait à lui, avant de jeter vers le haut un regard enflammé à sa belle.


 


 


Personne ne sut jamais que, peu de temps après, Margote était tombée amoureuse du coq et qu'elle avait refusé du jour au lendemain de tirer la charrette. Elle finit sa vie au poulailler, que Marcel avait dû agrandir pour elle, auprès de son chevalier emplumé qui lui donnait des leçons de chant. Après quelques années, personne n'aurait pu deviner que le cocorico matinal était poussé … par une jument.


 


Nous n'irons plus au Bois.

le 09/07/2010 à 12h02

 

Ma chère Mathilde,



Quand vous lirez cette lettre, je serai loin ; très loin. Et vous serez surprise d'apprendre ce que je vais vous révéler et qui vous montrera à quel point le destin est fragile, à quel point la vie est précieuse, et à quel point vous êtes passée tout près de la mort.



Rappelez-vous cette promenade dans les allées du Bois de Boulogne ; je vous y avais priée, en ces premiers jours du mois de février, afin, avais-je prétendu, de vous permettre de vous changer les idées et de chasser de vos pensées cette mélancolie qui vous avais prise à la fin de l'été. Vous n'aviez paru que peu étonnée du fait que je fusse au courant de vos états d'âme, et je ne m'en étais que peu expliqué ; tout se sait très vite dans un milieu fermé – et Dieu sait si celui auquel nous appartenions l'était ! Vous n'en faisiez pas mystère par ailleurs, et j'avoue même m'être demandé si vous n'en aviez pas joué – mais cela m'importe peu à présent.



Vous vous complaisiez dans cette langueur morbide depuis, disait-on, que votre fiancé avait rompu ses engagements, décidant du jour au lendemain de vous préférer l'appel de l'inconnu en partant tenter sa chance outre-Atlantique. Vous vous êtes retrouvée abandonnée et furieusement vexée, avouez-le, de n'avoir pas su l'emporter sur un goût de l'aventure somme toute fort commun chez les jeunes gens bien nés comme l'était votre Frédéric, issu comme tous ses cousins et ses frères du même élevage normalisateur incapable de produire d'autres modèles que de jeunes garçons brimés et avides de la moindre sensation de liberté ; vous avez été une victime indirecte de cette éducation qui, reconnaissez-le pourtant, ne vous aurait fourni qu'un piètre époux en matière de fantaisie.



C'est là que je suis intervenu ; je n'avais ni nom ni fortune, mais vos parents, vous voyant si neurasthénique de jour en jour, ont consenti à relâcher leurs exigences en termes de fréquentations pour me permettre de vous rendre visite.


Je me suis présenté comme un ancien ami de Frédéric, camarade désargenté que la bonté de votre fiancé avait sauvé de la délinquance. Loin de déplaire à vos parents, cette soudaine évocation des qualités de leur ex-futur-gendre m'a ouvert les portes de leur salon – et de votre chambre. Apparemment sa fuite transatlantique ne l'avait pas pour autant privé, dans leur esprit, de la possibilité de vous revenir un jour. Ils restaient dans l'expectative, et pour le moment n'étaient soucieux que d'une chose : votre vague-à-l'âme. Aussi m'ont-ils invité chez eux – et chez vous – sans faire la moindre manière, dès lors que j'ai eu évoqué mon amitié avec Frédéric : peut-être ont-ils alors pensé que parler de lui avec moi vous ferait du bien.


Dieu sait si j'ai été étonné de leur imprudence, et de la facilité avec laquelle j'avais réussi à vous approcher !


Je crois que je me dois d'être maintenant sincère avec vous : je n'avais, en approchant votre famille, pas la moindre intention charitable, pas plus que le moindre désir de vous faire l'aumône d'une promenade thérapeutique ou d'une conversation de salon. J'ai toujours haï les riches, les rupins, les millionnaires, les nantis, les gens comme vous et les vôtres, et comme votre Frédéric, cet abruti mythomane qui s'est imaginé pouvoir illuminer les États-Unis de l'éclat de son simple nom associé à un minable projet commercial financé par les économies de ses parents décatis. J'ai joui, je l'avoue, de la vision de vos parents, désespérés par votre état, inquiets au plus haut point du devenir de la santé mentale de leur fille unique, pressentant avec effroi l'ombre de la mort par neurasthénie se pencher sur son pâle visage … Allons ! On ne meurt plus par amour de nos jours, chère demoiselle ! Vous avez trop lu Flaubert ! Vous n'avez pas su, pas vu, parce que vous étiez bien trop préoccupée, centrée, obsédée par votre prétendue douleur – qui n'était que blessure d'amour-propre ! que je ne me sentais nullement affligé par vos vapeurs ou compatissant à vos soupirs. Je sais, je suis bon comédien ; on me le dit souvent. Cette fois-là, cela m'a été utile, je le reconnais.


Mais je m'éloigne de mon sujet. Reprenons.

Rappelez-vous, donc, cette promenade au Bois. Il faisait froid et vous portiez cette étole de vison qui vous avait été offerte, m'avez-vous confié dans un reniflement ridicule, par Frédéric l'hiver précédent. J'ai essuyé une larme à vos yeux de mon index et vos yeux de biche ont risiblement papilloté à mon intention. Belle fidélité au souvenir de votre amant ! J'ai feint de ne rien en apercevoir et vous ai offert mon bras pour vous conduire tranquillement le long des allées.


Nous avons causé quelques heures en cheminant. Vous avez causé, devrais-je dire, tant vous m'avez semblé encline à vous épancher, ne me laissant guère la possibilité de parler moi-même ; mais cela m'a convenu, éludant mon souci de devoir me composer un personnage si éloigné du mien, de même que l'obligation de chanter les louanges de cet abruti de Frédéric. Vous-même n'en avez d'ailleurs que peu parlé au demeurant, ce qui n'a pas laissé de m'étonner. Vous m'avez semblé faire finalement la part des choses, d'une façon que l'on n'aurait pas soupçonnée en vous voyant soupirer à son simple nom, comme vous le faisiez chez vous depuis des mois ! Était-ce donc un calcul ? Une feinte ? Je n'ai pas réussi à en savoir davantage et, ceci dit, je n'y tenais pas, puisque l'objet de mon dessein était ailleurs.


Nos pas nous ont conduits, vous en souvenez-vous ? au ponton de location des barques. Vous avez frémi lorsque je vous ai proposé une promenade sur le lac. Vous m'avez avoué que vous ne saviez pas nagé, et j'ai répliqué en riant que vous n'aviez besoin que de savoir vous tenir assise et me regarder ramer ! Vous avez finalement accepté de vous laisser emmener, et je vous ai aidé à embarquer, d'un pas mal assuré mais dont la confiance manifeste m'a touché plus que je n'aurais cru.


Je dois faire un effort, je vous l'avoue, pour revivre en pensée ces premiers moments que nous avons passé ensemble sur l'eau ; ils sont pour moi à la fois pénibles et doux à ma mémoire.

Vous ne sembliez pas avoir peur ; vous regardiez autour de vous comme une enfant étonnée, et de temps à autre vos yeux revenaient vers moi, qui ramait en face de vous. Vous ne parliez plus. De loin en loin, je vous observais, et constatais que votre mélancolie encore si proche n'était plus que souvenir, si elle avait jamais été sincère. Vous m'avez soudain paru simple, douce, si éloignée de ces apparences qui régissent votre façon de vivre que j'ai dû me reprendre pour me rappeler qui vous étiez vraiment.

L'éclat métallique des eaux glacées reflétait les branches nues des platanes dégarnis, et le bruit régulier de mes rames était le seul qui parvenait à nos oreilles ; nous étions seuls en ce coin du lac invisible à tous.


C'est le moment que j'attendais. J'ai déposé les rames et vous ai regardée.

Et vous, vous m'avez souri, avec dans les yeux un éclat de joie qui m'a aussitôt paralysé.

Vous n'avez pas compris pourquoi j'ai alors fondu en larmes.

J'ai repris mes rames, et nous avons rejoint la rive en silence. Vous n'avez pas osé me questionner, et j'ai tenté de mon côté de vous assurer de insignifiance de mon trouble.


Je vous ai ramenée chez vos parents, vous m'avez fait promettre de revenir le dimanche suivant, et la suite, vous la connaissez : vous ne m'avez jamais revu.


Vous ne me reverrez jamais, Mathilde. Et c'est préférable pour nous deux.


Je n'avais pas imaginé que les choses tourneraient ainsi. Et mon échec m'a plongé dans un abime de désespoir. Mais maintenant que je m'en suis remis, j'ai tenu à apposer moi-même le sceau final de notre aventure – si toutefois vous aviez été tentée de baptiser ainsi ce déplorable épisode. Je vous dois une explication, autant que je me la dois à moi-même si je veux pouvoir faire ce deuil qui m'a été jusqu'ici impossible.


Je suis Germain Dupré.

Vous avez connu un autre Dupré, vous en souvenez-vous ? Léon était mon frère. Je vous vois grimacer, Mathilde. Oui, c'est bien celui à qui vous pensez. Léon, mon frère aîné, mon ami, mon compagnon d'enfance et de jeunesse, qui a un jour eu le malheur de croiser votre si joli regard, il y a trois ans déjà … Léon, que vous avez aimé, je le sais, autant qu'il vous aimait ; que vous avez laissé vous approcher, de si près, que ni vous ni lui n'avez su résister à ce désir qui vous a enflammés … Ne niez pas, Mathilde, je l'ai entendu m'en parler, le lendemain, il en était à la fois honteux et fou de joie, fou d'amour pour vous, et moi j'étais heureux pour lui … Pourrez-vous un jour expliquer pourquoi, alors, ce revirement, pourquoi ces accusations indignes et calomnieuses que vous avez lancées contre lui quelques semaines plus tard, réalisant sans doute que vous étiez enceinte et n'ayant pas voulu l'assumer auprès de vos parents tout-puissants ? L'avoir accusé de viol, Mathilde, est un crime dont vous ne pourrez jamais vous sentir tout à fait affranchie … Comment avez-vous pu le laisser conduire en prison ? L'abandonner tel que vous l'avez fait, au point que vous n'avez jamais plus pris de ses nouvelles, et jamais pu apprendre qu'il s'était pendu dans sa cellule quelques mois après le jugement !


Pardonnez-moi si mon écriture vous semble moins lisible en ce moment de ma lettre. Je n'ai dû le courage de la rédiger ce soir qu'à l'absorption d'une liqueur qui trouble mon esprit autant qu'elle m'aide à vous apprendre ce que vous deviez savoir, et ce qui vous a été manifestement caché par vos parents - qui se sont empressés de vous faire rentrer dans le rang en vous présentant cette caricature de fiancé … Comment auriez-vous pu remplacer Léon ? Et pourtant, vous alliez le faire, sans le stupide sursaut d'orgueil de cet imbécile qui vous a fuie – me laissant l'occasion inespérée d'une vengeance que j'aurai finalement échoué à mener à terme.


Je savais que vous ne saviez pas nager, Mathilde. Je connaissais cet endroit du lac abrité des regards. Mais vos yeux vous ont sauvée. Je n'ai pas pu vous pousser à l'eau comme je l'avais décidé. Je n'ai finalement pas été plus hardi que votre crétin de Frédéric, en me laissant aller à ces larmes maudites, celles qui m'ont gagné dans un flot irrépressible quand j'ai réalisé que je ne sauverais pas la mémoire de Léon – ou peut-être que tout ce que je pourrais tenter ne me le ferait jamais revenir.



Adieu donc, Mathilde. Vous avez été trop bête, ou trop belle, pour mourir ce jour-là. Faites-moi simplement la grâce de vous en souvenir, et de garder à l'esprit la mémoire de mon frère, le premier de vos amants et le seul qui vous aura aimé à ce point.



Quant à moi, je prends demain le bateau pour les Indes. Exil salutaire : on dit qu'on y enseigne une sagesse millénaire – de celles dont j'ai grand besoin pour apaiser les douleurs morales qui ne me quittent plus depuis que mes yeux ont croisé l'éclat des vôtres.

 


Bien à vous,


Germain Dupré.

Troisième étage

le 06/07/2010 à 12h31





C'est un tendre. Un romantique. L'amour, il y croit. Dur comme fer.


Il y croit d'autant plus qu'il l'a trouvé. Cette fois, il en est sûr.


 


Cela n'a pas été sans mal ; il y a eu le divorce, les larmes et les doutes qui vont avec et cela n'a pas été facile pour lui, quoique toute la famille semble en dire. On ne quitte pas ses enfants, on ne tire pas un trait sur quinze années de vie familiale comme ça. Il lui en a fallu, du courage, pour décider, à quarante ans passés, d'arrêter de jouer la comédie du bonheur conjugal, de faire semblant d'avoir envie de continuer jusqu'à ce que la mort les sépare, sa femme et lui, comme il l'avait pourtant promis, un jour.


 


Un jour, c'est vrai, il avait dit oui.


Et puis, petit à petit, année après année, a grandi en lui l'envie de dire non.


Il l'a annoncé, il y a maintenant huit mois de cela.


 


Il n'a pas envie de repenser aux mois pénibles qui ont suivi sa décision, puis son départ. Il l'a rien gardé – elle a tout réclamé, et il n'a rien refusé. Il voulait que les choses avancent, vite. Laisser derrière lui ce passé terne qui le retenait de s'élancer vers les couleurs de sa nouvelle vie; vers sa liberté ! Et vers, il en était certain, un nouvel amour. Le vrai, cette fois. Le bon.


 


Et elle est arrivée.


Il l'attendait !


Ce voyage en train, décidé au dernier moment, le changement de programme qu'elle avait organisé, elle aussi, la veille seulement, ce hasard qui les a mis en présence, l'un en face de l'autre, dans ce train, cela n'a pas pu être une coïncidence : ils étaient destinés l'un à l'autre.


 


Elle a souri quand il lui a rappelé ces circonstances de leur rencontre; elle avait oublié. En tous cas, elle n'avait jamais pensé à l'interpréter en ces termes. Pour elle, c'est un hasard; joli, sans doute, mais un hasard, rien de plus. Il hausse les épaules quand elle le lui dit; avec tendresse – comme tout ce qu'il fait quand il est avec elle.


 


Il a changé; il en est fier. Attentionné, galant, prévenant, il est devenu l'homme idéal. Elle est sa princesse, la femme de sa vie, sa raison d'avancer, l'objet de tous ses rêves. Elle hausse les épaules quand il le lui dit – et là encore, il voit de la tendresse.


 


Il a changé, et certains le mettent en garde : on ne le reconnaît plus. Il ne prend plus de nouvelles de ses enfants. Il néglige ses étudiants et ses recherches. Peu lui importe désormais pourvu que son amour soit là, chaque soir, à l'attendre. À l'aimer. À l'écouter lui dire qu'elle est toute sa vie.


 


Elle s'est installée chez lui il y a trois mois déjà. Elle a dû apprendre la vie de couple – c'était la première fois qu'elle quittait le toit familial. Il a supporté, avec toute la patience de son amour, ses doutes, ses exigences, ses angoisses – si légitimes : il ne sait pas encore comment la sécuriser, mais il apprendra; il fera tout pour elle; elle le sait.


C'est pour cela qu'elle est restée.


 


Mais les disputes ont commencé.


Elle supporte de plus en plus mal qu'il ne rentre pas tous les midis déjeuner avec elle, puisque l'Université n'est pas loin ; il n'a pas de raison d'y rester – à moins que ce ne soit à cause de cette petite stagiaire écossaise ? Linda, c'est bien cela ? Si, si, il l'a citée, déjà. Oui, plusieurs fois. Comme par hasard … Paul ne répond pas à ces attaques. Il préfère se taire – elle finira par avoir raison, même si elle a tort ; il l'a compris, depuis peu. Il l'aime : alors, il acceptera ses craintes, ses doutes ; sa jalousie, lui disent ses proches ? Non, ce n'est pas de la jalousie : c'est davantage une preuve d'amour ! S'il doit renoncer à travailler avec Linda, il le lui expliquera. Et si elle ne comprend pas, il décidera de ce qu'il fera de leur convention de stage. Après tout, il peut très bien la confier à son collègue, qui sera ravi de faire travailler cette jolie rousse.


 


Son ex-femme le harcèle : il doit prendre les enfants cet été. Mais que lui répondre ? Il ne sait pas s'il pourra les prendre ! Tout dépend d'elle : elle a envie qu'il l'emmène en croisière … il regrette de lui avoir caché que sa prodigalité n'était qu'une apparence à la hauteur de son amour, mais qu'il ne pourrait pas lui assurer un tel train de vie bien longtemps. Quoiqu'il en soit, si elle le veut toujours, cette croisière, il la lui offrira. Et tant pis pour les vacances des enfants. Ils seront mieux avec leur mère – d'ailleurs, ils ne l'appellent plus. C'est sans doute mieux comme ça. Il va pouvoir se consacrer à elle. À elle seule, et à son bonheur.


 


À l'intérieur de son placard, à la fac, il a collé des photos d'elle. Il croise ainsi son regard émeraude à chaque fois qu'il ouvre ou referme la porte. Il se dit parfois qu'elle a l'air de le surveiller ; mais il se reprend : il est devenu irréprochable. Il ne sort plus sans elle, ne mange plus sans elle, ne s'occupe plus de ses étudiants qui le sollicitent après les cours. Il ne vit plus que pour elle ; c'est grâce à elle qu'il vit !


 


Il est sorti plus tôt cet après-midi ; il va en profiter. Hier soir, elle a parlé d'un livre qui lui faisait envie. Avec fièvre, il pousse la porte de la plus grande librairie de la ville. Il va trouver ce livre et le lui rapporter. Comme elle sera heureuse ! Il lui a promis de m'emmener dîner dehors : son présent sera un moment fort annonciateur d'heures parfaites.


 


Son téléphone vibre au fond de sa poche. C'est elle ! Un message apparaît sur l'écran :


Je sais que tu es avec elle. Ne compte pas sur moi ce soir.


 


Il s'arrête. La paralysie atteint ses membres en même temps que sa respiration.


 


Il ne sait pas encore s'il va rentrer et la supplier, encore une fois, de le croire, ou se diriger vers la fenêtre ouverte de la librairie, au troisième étage.


Choses lues ...

le 30/06/2010 à 20h58

"Je le revois, lui, mon père, vieillissant, et ce qu'il disait parfois du naufrage d'avoir vécu. Il ne se plaignait pas. Il n'avait rien à regretter de sa vie, je crois. C'était autre chose. Au fond, il n'en revenait pas. Que tout soit allé si vite et se trouve désormais accompli. Qu'il y ait eu toute cette accumulation d'instants avant d'atteindre la fin. Autour de lui, il cherchait quelqu'un qu'il puisse prendre à témoin de son étonnement. Et il n'y avait personne, bien sûr. Pas plus moi qu'un autre. Personne puisque l'expérience est chaque fois si singulière qu'on échoue soi-même à la comprendre et qu'il est du coup impossible de la communiquer, de la transmettre à quiconque. Au mieux, on laisse aux suivants un signe pour plus tard afin qu'ils s'en souviennent le jour où, après vous, leur vient la même surprise et qu'ils découvrent que, sur eux, le temps à son tour a passé et que, pas davantage que vous, ils ne trouvent désormais quelqu'un avec qui partager l'évidence de leur étonnement. Personne puisque ceux qui ont su sont morts et que les autres, pour eux, l'heure de savoir n'est pas encore arrivée."


- Philippe Forest (Le siècle des nuages, à paraître)

La plume de l'Albatros

le 25/06/2010 à 06h49

On ne quitte jamais vraiment les endroits qui ont compté.

Je vais partir d'ici, mais je n'oublierai pas.


D'ici dix jours tout au plus, le Stella Maria sera là, et j'embarquerai à nouveau sur ce cargo qui m'a laissé ici il y a trois mois, sur sa route vers le Sud. Ma blessure à la main est guérie. Je vais enfin pouvoir remonter à bord et reprendre ma mission interrompue.


Qui aurait pu dire, quand je me suis retrouvé ici en quarantaine, que ce que j'avais d'abord pris pour une prison me révélerait des choses si belles ? Moi qui ne me sentais plus marin, tout comme je sentais que ce port n'en était plus un, je n'aurais pas pu imaginer qu'un jour partir d'ici serait si difficile, et que le dernier regard porté sur une banquette vide, tout au fond d'un vieux café, me bouleverserait autant.




 

Comme je chaque jour depuis mon arrivée ici, je suis assis à une table de L'Albatros. Ce bar du bout de la jetée, mes pas m'y ont conduit le premier soir, quand j'ai enfin décidé, après deux jours de colère recluse, de quitter mon hôtel miteux pour aérer ma rancœur et tenter de rejoindre le monde des vivants.


J'y ai trouvé ce que je ne cherchais pas.



Les murs délavés, l'odeur de sciure, la mélancolie qui émanait de cet endroit ne m'ont pas rebuté : mon état d'esprit correspondait parfaitement avec cette ambiance délétère, et je n'avais pas d'autre intention que celle de noyer mon amertume dans celle d'une bière locale.


Ce port, je le connaissais, mais je n'y avais encore jamais mis les pieds. Je m'étonnais même que le capitaine eût obtenu l'autorisation d'y accoster, ne fût-ce que le temps de m'y débarquer. De l'animation et de l'activité commerciale qui avaient été les siennes, il ne restait rien, ou presque. Les quais déserts n'abritaient plus que quelques embarcations, anciens sardiniers ou chalutiers abandonnés, et je n'aurais su, vu l'état de décrépitude dans lequel on les avait laissés, distinguer les bateaux oubliés là, témoins des temps révolus où la pêche faisait vivre la ville entière.


D'année en année, la vie s'était retirée du port, mais L'Albatros, lui, n'avait pas fermé. Refus d'entériner cette agonie, ou dérisoire volonté de ne pas céder devant la fatalité, Georges, le patron, ne se justifiait pas : il restait à la barre, et se contentait de la clientèle qu'il recevait maintenant – touristes égarés ou vieux du coin en quête d'un verre de vin ou d'un partenaire de belote.


J'ai appris, discrètement, en me fondant dans ce décor en déshérence, à reconnaître l'âme des marins d'ici. Chacun de ceux qui s'étaient succédé au comptoir cuivré avait laissé un peu de sa vie, de sa force, de son envie d'aller se mesurer avec les flots, si dangereux pussent-ils être. Bribes de conversations entre les anciens, fragments de coque cloués sur les murs, photos jaunies d'équipages sur le départ, j'ai écouté, regardé, deviné ; et Georges m'a peu à peu raconté les plus belles heures de la vie de ce port et de ses marins.


Il était secondé par une jeune serveuse, dont le sourire et le naturel m'ont vite charmé. Je me suis d'abord étonné de la présence de cette jeune femme dans un groupe d'hommes peu délicats en regard de sa propre finesse, mais il m'était vite apparu qu'elle était très appréciée de tous, et qu'elle inspirait à cette assemblée masculine un respect teinté de tendresse paternaliste qui me la rendit encore plus attirante. Un jour où je suis resté le seul client, elle s'est attablée auprès de moi, et s'est présentée. Elle s'appelait Nathalie ; elle avait vingt ans, vivait encore chez ses parents et n'avait pas poursuivi ses études afin de pouvoir rester auprès d'eux. Elle avait un moment espéré devenir professeur de français … mais il aurait fallu partir pour Nantes et elle n'avait pu s'y résoudre. Aussi n'avait-elle pas hésité quand Georges lui avait proposé cette place. Et tant pis pour l'enseignement ! Elle me l'a dit en souriant : les livres, ils étaient toujours là, pour elle … et, a-t-elle ajouté avec un sourire modeste, il y a ce que j'écris, aussi … enfin, ce que j'essaie d'écrire ! Elle m'a avoué ainsi qu'elle s'essayait à la rédaction de textes ; elle a promis de me les faire lire, un jour, si j'en avais envie. Je lui en ai confirmé le désir avec enthousiasme.


Nous n'avons plus évoqué le sujet par la suite, et je me suis bien gardé de le relancer, soucieux de ne pas remuer le fer dans l'éventuelle plaie d'une page blanche à laquelle elle se trouverait confrontée … J'ai pris le parti de rester disponible : j'avais encore du temps devant moi – du temps à passer avec elle, et du temps pour la lire, quand elle le déciderait.


Nathalie n'était pas l'unique présence féminine habituelle à L'Albatros : j'ai vite remarqué, bien qu'elle soit plus ou moins dissimulée par la défaillance de l'éclairage en ce coin de la salle, une vieille femme, vêtue d'un immuable caban gris foncé à capuche qui couvrait ses épaules maigres et dissimulait quasiment tout son visage. Seules quelques mèches de cheveux blancs laissaient deviner son âge. Elle passait de longues heures, chaque après-midi ou presque, assise sur la banquette craquelée, un bol d'infusion refroidie devant elle et un éternel tricot à rayures s'allongeant entre ses mains agitées. Régulièrement, Georges, ou Nathalie, échangeaient sa boisson contre une nouvelle, fumante, dans lequel l'aïeule, se contentant d'un regard rapide en guise de remerciement, trempait les lèvres une seule fois avant de reprendre son ouvrage, le regard invariablement tourné vers la fenêtre qui donnait sur l'entrée du port.


Qui est cette femme ? ai-je un jour demandé à Nathalie.


Oh … C'est Mado. Elle était là avant que je ne sois embauchée ; je l'ai toujours connue. Mais je crois bien n'avoir jamais échangé avec elle plus de quatre mots … Certains disent qu'elle est folle, parce qu'elle ne parle pas, et ne fait rien d'autre de ses journées que venir tricoter ici – as-tu remarqué ? C'est toujours le même pull-over qui sort de ses aiguilles. On dit qu'elle le déferait la nuit pour occuper ses mains la journée, faute de quoi elle se tuerait de trop penser à ce qui lui est arrivé.


— … Ce qui lui est arrivé … ?


C'est Georges qui m'a raconté … À lui, elle a parlé, quand il s'est installé ici. Puis plus jamais, depuis. Mais il a su, et c'est pour cela qu'il la laisse être là, sans rien faire à part tricoter. Elle ne dérange personne. Et elle n'est pas seule.

Parce que, voilà ce qui s'est passé : Mado était belle, tu sais ; très belle. J'ai vu des photos d'elle. Une femme solide, gaie, pleine de vie. Elle avait épousé Louis, qui était né ici, comme elle, et ils avaient eu trois beaux garçons. Louis était pêcheur. Mado savait que la mer prend les hommes, parfois, mais elle n'avait pas peur. Leur amour était si fort ! Leur famille, si belle ! Elle avait confiance, Mado. Elle riait tout le temps.

Mais il y a eu cette tempête, un jour. La pire. Parce que si elle en avait déjà vu, sans trembler, des tempêtes, celle-là l'a tuée, en emportant son Louis, et ses trois fils, d'un seul coup. Leur bateau n'est jamais revenu. Et elle a cessé de parler, peu à peu, à part, comme c'est arrivé une seule fois avec Georges, à ceux qui l'ont écoutée. A eux, elle a dit qu'ils étaient partis loin, plus loin que d'habitude ; ils l'avaient prévenue, avant de s'en aller, que ce serait plus long. Mais qu'ils reviendraient, et qu'alors ils feraient une fête du tonnerre pour fêter leur famille réunie. Ils enverraient des nouvelles du large pour prévenir de leur prochain retour ; qu'elle prépare tout et qu'elle ait tricoté des pulls-overs neufs aussi, un pour chacun, parce que les leurs auraient sûrement été abimés en mer.

Alors elle attendait, Mado. Elle tricotait, et elle les attendait ; son Louis, et ses fils – ses hommes. Ses amours.


Quand j'ai appris l'histoire de Mado, je me suis rappelé les larmes de ma mère. J'ai compris sa détresse de me savoir partir pour peut-être ne jamais revenir – et pourtant, mes bateaux, à moi, étaient des forteresses à côté des sardiniers comme celui qui avait emporté Louis et ses fils par le fond. Je n'ai pas tenté d'approcher Mado. J'ai respecté son silence, sa solitude.


Nathalie ne m'avait pas dit quand le drame avait eu lieu ; je crois qu'elle-même ne le savait pas. Mado attendait là depuis si longtemps qu'on ne la voyait plus. Nous avons pourtant remarqué, au cours du mois d'avril, qu'elle semblait fatiguée. Souvent, elle interrompait son tricot, posant ses aiguilles sur ses genoux et restant de longs moments la tête baissée, ses épaules se soulevant et s'abaissant, comme si elle cherchait à reprendre son souffle. Nous n'osions pas l'approcher et nous tenions à distance, vigilants tout de même. Puis elle est venue moins souvent, quittant L'Albatros plus tôt, sans dire un mot, ne revenant pas, parfois, avant le surlendemain. Georges connaissait son domicile mais ce n'est qu'après le troisième jour de son absence qu'il se décida à prendre des nouvelles : Mado avait fait un malaise et était hospitalisée.


On a vite appris, par l'intermédiaire d'une amie de Nathalie, que Mado risquait de ne jamais revenir chez elle. Le cœur était usé, elle ne s'alimentait plus. Si elle avait de la famille ou des amis, ils devaient faire vite.


Je n'étais ni l'un ni l'autre. Mais j'ai décidé de prendre un car pour Nantes le lendemain.


L'univers de l'hôpital m'a frappé de plein fouet après ces semaines passées en vase clos, dans ce petit port dont j'ai réalisé alors que j'étais tombé amoureux en même temps que de Nathalie. J'ai fini, non sans mal, par trouver la chambre de Mado.


Son corps dépouillé du caban déformait à peine le drap blanc qui le recouvrait. Ses mèches argentées reposaient autour de son visage ; elle avait les yeux fermés.


Une infirmière est entrée :


 

Oh ! Excusez-moi, je ne vous avais pas vu … Je suis désolée : Madame Marcand vient de décéder. Vous étiez de la famille ?


Un ami, me suis-je entendu répondre … Elle … Elle n'a pas souffert ?


 

Oh, non, rassurez-vous. Elle s'est endormie … Et puis, vous savez, elle a connu une grande joie avant de mourir … Ses fils, vous le saviez sans doute, qui étaient partis, très loin, il y a très longtemps … Ils venaient juste de lui écrire ! Elle a reçu leur lettre hier. Elle m'a demandé de la lui relire, trois fois hier soir, parce que ses yeux fatiguaient … et elle la tenait entre ses mains quand on l'a trouvée morte ce matin. Allez, elle est partie en souriant, vous savez … c'est une consolation !


 

J'ai regardé Mado. Elle n'était plus seule. Elle les avait retrouvés.


 

Puis j'ai posé les yeux sur la lettre que me tendait l'infirmière : " Voulez-vous la garder ? ʺ m'a-t-elle demandé.

J'ai pris le papier plié et froissé par Mado, l'ai retourné : il était signé Louis, et tes trois fils qui t'aiment.


J'ai entendu du bruit dans le couloir, et ai levé les yeux : Nathalie venait d'arriver. Elle a vu la lettre dans ma main. Et m'a doucement souri en me disant : " Voilà. Maintenant, tu m'as lue ... ʺ

La vie pour horizon

le 20/06/2010 à 12h29

 

Mon horizon, c'est la fenêtre, et puis, juste un peu au-dessus, le toit de l'immeuble d'en face que je contemple, parfois, des heures durant, quand rien ne se passe.

En réalité, il ne se passe jamais vraiment rien : les couleurs, si tu savais comme elles changent quand on les observe un peu ! Le rouge sombre du matin se colore de brique à mesure que le soleil l'éclaire, et puis, l'après-midi, c'est un camaïeu de bruns qui se succèdent jusqu'à l'opaque chaleur des tuiles qui s'installe pour la nuit.
Les jours de pluie, je m'amuse à suivre des yeux les rigoles que dessinent les coulées d'eau, du faîte aux gouttières, et tu sais, je me suis aperçue que ce sont souvent les mêmes ! L'eau a son chemin, ses habitudes, partout, et là aussi.
Tu vois, je n'aurais jamais pu m'émerveiller de cela avant.

Les sons eux aussi me dessinent des paysages ; surtout le matin, quand tu es partie et que je reste seule en attendant l'auxiliaire de vie.
Il y a les cris des enfants sur le chemin de l'école, dont certains même me sont devenus familiers ... Les bavardages des mères sur le trajet du retour – ce n'est pas une légende qu'ici les gens parlent fort mais je m'en réjouis ! - et aussi le ronronnement des moteurs, les pétarades des motos, les bip-bip de recul des engins de chantier qui me rappellent à distance que juste là, sous ma fenêtre,  la vie continue, la vie avance, roule, crie, progresse ou recule, casse ou reconstruit, la vie est.

Et que moi aussi, je suis toujours en vie.


Elle a bien failli me donner son congé, la vie, ce sale matin d' il y a deux ans où l'on m'a retrouvée, fracassée contre ce rocher d'Italie qui n'avait pas voulu de moi sur ses falaises, qui avait rejeté mes coups de piolet pour finalement me jeter à bas de ses pentes, brisée, démantelée et avec juste assez de conscience pour indiquer aux secours ton numéro de téléphone.

Je sais que tu n'aimes pas que j'en reparle, mais dire les choses, c'est accepter qu'elles ont été. Comment pourrais-je les nier alors que je suis maintenant plus dépendante qu'un nouveau-né, alors que ma vie ne tient plus qu'aux fils des tubulures qui me nourrissent et m'entretiennent, telle une belle machine huilée, avec juste un souci, un seul : c'est une machine pensante … ? une machine souffrante, une machine vivante, qui se demande parfois si cette vie vaut le coup, puis se reprend, toujours très vite, quand elle voit entrer dans sa chambre les petites lumières que sont tes enfants, Lola et Théo, mes petits-jumeaux d'amour, arrivés dans ta vie alors que je menaçais de quitter la mienne …

Je me demande comment ils me voient : dis, mes traits ont-ils changé ? Est-ce que j'arrive toujours à sourire ? Je ne vois plus assez bien de près pour pouvoir le vérifier dans un miroir, mais sache que quand je les entends arriver, c'est tout mon corps qui sourit. Quelle joie que ces petites mains qui se pressent sur mes joues, ces petits genoux qui m'escaladent, malgré tes appels à la prudence, tu sais très bien que j'aime les tenir dans mes bras, c'est ainsi que je le ressens même si mes bras restent inertes, et je souhaite par-dessus tout que jamais ils n'aient peur de mon absence de réaction lorsque je sens leurs petites dents me croquer le nez ou me laisser des bisous baveux sur le front … Tu leur diras comment j'étais ? Tu leur montreras des photos ? Tu leur raconteras comme je les attendais, moi presque aussi impatiemment que toi ?

J'aurais dû … ou je n'aurais pas dû … tant de choses peuvent être regrettées que je ne saurais pas en dresser la liste.
Dû leur écrire tant que je le pouvais encore ; leur écrire mon amour, qui était né avant eux, le jour même de l'annonce de leur arrivée ; leur enregistrer ma voix, leur chanter les chansons de ma jeunesse, leur raconter des histoires de petits filles et de loups …

Pas dû partir pour cette ascension, doit-on rester déraisonnable quand on vient d'apprendre qu'on va être grand-mère ? Pas dû prendre ce risque, tenter cette folie, on me l'avait dit, Tu devrais peut-être ralentir, tu sais … mais moi, ma vie c'était de partir, pour mieux revenir, et repartir encore … Ne jamais cesser de bouger, de grimper, de rapporter des images toujours plus belles, toujours plus folles, toujours … plus orgueilleuses ?  Crois-tu qu'il s'agissait de cela ? Ai-je eu tort de m'obstiner à continuer ce que l'âge aurait dû me contraindre à abandonner ? Tu sais, je m'étais bien préparée. Le guide était confiant, il nous connaissait tous, et j'avais déjà beaucoup grimpé avec lui. Je n'ai pas été imprudente. J'ai juste voulu aller aussi loin que si j'avais vingt ans de moins … Alors oui, j'ai été orgueilleuse. L'as-tu pensé, dis-moi ? M'en as-tu voulu ? As-tu souffert encore à cause de ma passion dévorante, celle de l'aventure, celle-là même qui t'a privée de moi si souvent dans ton enfance ?

J'ai beaucoup réfléchi, tu sais ; j'ai revécu ces années, ta jeunesse, mes voyages incessants. Tu savais, je t'avais expliqué, que cela m'était un besoin vital, que si je partais, c'était pour mieux revenir, pleine d'énergie et de projets pour notre vie. Mais toi, tu ne voyais que mes départs ; mes retours, les bras chargés de cadeaux, tu ne les accueillais plus qu'avec amertume, te demandant simplement combien de temps tu pourrais avoir ta maman près de toi avant qu'elle ne reparte … Pouvoir compter sur elle, comme tes amies, pour les sorties d'école, pour les devoirs du soir, ou simplement pour t'emmener à la piscine le dimanche au lieu de devoir te faire inviter sans cesse – les parents de tes amis étaient compréhensifs et savaient que tu n'avais pas de papa, mais je réalise un peu tard qu'ils ont dû m'en vouloir d'être si peu là pour toi.

Je crois que je voyais cela, mais que je ne voulais pas le comprendre.

On n'a qu'une vie, me répétais-je. Je n'avais qu'une enfant, aussi.

Est-ce dans tes années d'adolescence que tu as commencé à me le faire payer ? Je me rappelle moins les jours noirs que les années heureuses, mais je crois bien que oui. Du jour au lendemain, je ne t'ai plus reconnue. A la faveur d'une liaison que je n'approuvais pas, tu as pris la fuite ; tu es partie t'installer chez les parents de ton petit ami de l'époque qui t'ont accueillie sans se gêner pour te faire savoir que je n'étais pas capable de t'élever seule. Je n'ai même pas tenté de les détromper. Je crois que nous n'avions de toute façon pas la même conception de l'éducation. Mais je leur en ai voulu, oh, tellement, et tu ne l'as jamais su, de prendre ma place, celle que je n'avais pas su te dessiner, celle qui ne t'avait pas retenue, et d'achever de couper les ponts entre nous.

J'ai très vite cessé de m'accrocher à l'espoir de ton retour, pressentant la profondeur de la faille qui s'était dessinée entre nous. Alors je n'ai pas lutté, et comme toujours, j'ai pris la fuite … Je me suis étourdie sur les hauteurs de toutes les montagnes du monde, j'ai concentré toutes mes pensées dans des ouvertures de voies, j'ai banni toute réflexion autre que celles destinées à assurer ma progression sur des façades toujours plus difficiles à gravir. J'ai souffert, du froid, de l'isolement parfois même au sein d'un groupe, j'ai eu mal dans mes bras, dans mes jambes, j'ai eu faim et soif, mais toutes ces douleurs ont masqué celle que je ne m'avouais pas, celle de t'avoir laissée.


Quelques années ont passé, qui ne nous ont pas rapprochées. J'ai connu la consécration, une voie a reçu mon nom, j'ai publié quelques ouvrages, fait quelques plateaux télé. On me félicitait pour mon courage, on cherchait le secret de mon énergie, on me demandait ce qui me déciderait à m'arrêter … Jamais, me disais-je ; je ne pourrai jamais m'arrêter. Puisque je t'avais perdue, plus rien ne me retenait au niveau de la mer. Mes horizons devaient être enneigés, rudes, découpés, et surtout, lointains.
On applaudissait mon choix de vie, mais personne ne se demandait si j'en payais un prix.


J'ai eu cinquante ans. Et j'ai reçu une carte de toi. Tu vivais toujours à Marseille, tu t'étais installée avec un garçon, tu me laissais ton adresse, à tout hasard.
A tout hasard. Étais-je donc pour toi si loin que tu imaginais nos retrouvailles ne pouvoir être dues qu'au hasard ?
J'ai passé une nuit entière à pleurer, ta carte à la main. Un signe de vie de toi, comme un ultime appel, une dernière chance, une promesse d'oubli de ce que je t'avais fait : je ne pouvais pas le laisser passer.

La suite, tu la connais. Une entrevue gênée, sans effusions ; un dîner à trois, où j'ai eu la joie de rencontrer ton ami – je crois qu'il m'a appréciée lui aussi et qu'il est pour beaucoup dans la suite de nos relations … Ensuite … J'ai du mal à trouver les mots pour décrire un amour qui renaît, une histoire qui se redessine et l'aveu d'un manque que nous avions, autant toi que moi, voulu nier alors qu'il nous dévorait !

J'ai décidé de te retrouver, d'apprendre à te connaître. J'allais cesser de m'enfuir. M'installer près de toi. Tu m'as annoncé ta grossesse. Une nouvelle vie se dessinait pour nous tous.

J'ai juste voulu faire un dernier voyage.



Aujourd'hui je suis là, près de toi. E je ne partirai plus.

Même si je ne voulais, je ne pourrais plus repartir.

Cet accident qui a brisé mes cervicales et atteint une partie de mon cerveau a signé la fin de ma vie en l'air. Retour brutal au terre-à-terre.

Des mois de coma, de lutte pour la survie, des semaines de souffrance qui finit par s'apaiser mais en laissant derrière elle un champ de ruines, une terre de désolation : mon corps réduit à un habitacle de fortune, incapable du moindre mouvement, ma tête tout juste bonne à me permettre de mâcher quelques aliments et distinguer les couleurs changeantes du monde qui m'entoure. Mon monde, lui, s'est réduit à cette chambre, que vous m'avez aménagée chez vous, qui de chambre d'amis s'est transformée en annexe médicalisée mais de laquelle je peux voir un bout de ciel, et entendre Lola et Théo babiller.


Tu es venue me voir ce matin, avant de les emmener à la crèche. Tu avais quelque chose à me dire.

Tu es partie travailler, et je me suis mise à te répondre.

C'est sur cet écran, face à mon lit, que je vois se dessiner les mots, l'un après l'autre. Les mots de ce que je veux te dire. Le capteur posé sur mon front désigne les touches qui les font apparaître, lettre après lettre. C'est très lent, et fatigant, mais je veux avoir terminé quand tu rentreras.

Tu ne veux pas me quitter. Tu as commencé par ça. Mais ce n'est pas ce que tu dois voir d'abord.
On a proposé à ton ami un poste en Australie. Cette opportunité, il l'attendait depuis longtemps, et je sais qu'il la mérite.
Tu as décidé de le laisser partir, seul. Tu resteras auprès de moi, il pourra revenir à Noël, avec Internet on n'est jamais vraiment loin. Tu voulais juste me dire que je ne m'inquiète pas, que toi, tu resterais.

Ma chérie, écoute : je sais ce que tu ressens. Tu as souffert à cause de moi qui t'ai abandonnée, et tu ne veux pas m'abandonner à ton tour. Tu voudrais que je comprenne que tu ne peux pas partir.

Mais moi, je refuse ta demande. Ta vie est devant toi, et je ne veux à aucun prix l'aliéner à moi qui ai déjà suffisamment marqué ses premières années par mon absence.

Tu le dis toi-même, avec Internet on n'est jamais vraiment loin. Je me ferai installer une camera, un système plus facile pour les mails, tu m'enverras des films de Lola et Théo, mais il est hors de question que tu restes pour moi.

Je veux que tu relises tout cela, et puis que tu ailles dire à ton amour que tu pars avec lui.



Mon horizon, c'est toi. Et je n'en veux pas de plus grand, de plus fort, de plus lointain.
Parce que c'est par toi, grâce à toi, que je voyage désormais.

Soleil voilé.

le 14/06/2010 à 15h38

 



Malgré l'heure matinale , un soleil lourd écrase déjà la ville.


La femme à sa fenêtre fait un pas en arrière, ramenant vers elle les volets de bois d'un mouvement lent. L'ombre se fait dans la pièce, mais la lourdeur de l'air reste là, épaisse, étouffante. La femme sait qu'on ne peut pas lutter et que seul le soir apportera la fraîcheur bienvenue.


 


Comme chaque matin, son regard parcourt, sans attaches, le théâtre de la vie quotidienne dont ils petits acteurs viennent de déserter les planches. Tous les trois sont partis pour l'école, accompagnés par leur père, qui ne reviendra que dans quelques heures. C'est l'heure de la remise en ordre, de l'entretien des lieux, le moment où elle entre en scène, cendrillon bénévole et jamais applaudie, seule au milieu du décor abandonné. Mais elle ne s'en plaint pas. On ne se plaint pas, ici. On obéit. On range. On trie. On lave. Sans mots. Sans bruit. A part celui du balai frottant le sol, celui de l'eau répandue dans les bacs, et celui de ses pas glissant d'une pièce à l'autre, rapide, léger, qu'on pourrait croire être celui d'un petit animal en fuite.


Elle ne fuit pas. Pourquoi le ferait-elle ? Elle accepte sa vie, elle sait qu'elle n'a pas le choix.


Alors, parfois, elle se dit qu'elle y est heureuse. Elle a un mari. Les enfants sont beaux, et en bonne santé. Et ce toit au-dessus de leurs têtes, c'est un devoir pour eux d'en mesurer la chance, c'est un devoir pour elle de l'entretenir. Elle est heureuse, et les sons sortent de sa gorge, retenus, ténus, ils se fraient un chemin vers l'extérieur, ils se font notes, et chanson, et c'est tout juste si la femme a conscience de leur présence quand ils colorent l'air autour d'elle, quand ils envahissent ses pensées, en chassant la tristesse qui s'y cachait parfois, et elle chantonne, elle fredonne, c'est le début d'un nouveau jour, le matin est là et c'est son travail qui a commencé.


 


L'eau coule sur ses avant-bras. La terre, le fer, le blanc et l'ocre s'entrechoquent dans la bassine. L'huile et l'eau s'entremêlent en volutes brunes qui s'échappent en suivant le flot tourbillonnant qui, un instant, captive son regard et ses pensées abandonnées : elle se laisse hypnotiser par le spectacle de cet entrelacs de couleurs irisées, mates et brillantes à la fois, qui trace son chemin, en toute liberté, sans heurts mais sans hésitation, jusqu'à l'échappatoire de la bonde ouverte … puis elle se ressaisit, l'eau coûte cher, il ne faut pas la gaspiller, pas la laisser couler ainsi, si on l'avait vue, elle a soudain honte et ferme le robinet. Un soupir, elle essuie ses mains sur sa robe, son travail peut reprendre.


 


Les enfants sont encore trop petits pour l'aider. Mais bientôt, l'aînée en saura assez. Elle restera un peu plus auprès d'elle et apprendra à participer aux travaux de la maison. Elle aussi saura ce qu'une femme doit savoir pour devenir une bonne mère et une bonne épouse. Savoir satisfaire aux besoins de sa famille est une fierté ; on le lui apprend déjà à l'école, elle l'a raconté. Son frère aime beaucoup l'école, lui aussi. Mais il ne lui parle pas de ses études. C'est à son père qu'il fait chaque jour le récit de ses progrès, c'est avec lui qu'il étudie, toujours davantage, le soir, alors que ses sœurs et sa mère achèvent le rangement et la vaisselle. La grande a voulu, elle aussi, écouter l'enseignement du père ; mais il l'a repoussée. La femme n'a rien su, rien pu dire. Mais parfois, en cachette, elle aide sa fille à terminer ses devoirs. C'est un secret entre elles, et l'enfant a compris ce que cela signifiait : personne ne doit savoir que, ces jours-là, sa mère et elle s'assoient contre le mur, côte à côte, et que les leçons de mathématique deviennent comme des contes de fées : elles se les racontent, elles se les expliquent, elles font vivre les chiffres et les symboles avec une joie partagée qui n'étonne plus la petite depuis que sa mère lui a raconté : enfant, elle aussi était très douée à l'école, en mathématique surtout. Son père en était fier, et c'est lui qui lui faisait réciter ses tables de multiplications, calculer de tête le plus vite possible, tracer des figures avec la règle et le compas qu'elle gardait au fond de son cartable, enroulés dans un chiffon de laine, c'était un cadeau qu'il lui avait fait, et il disait Tu es la plus belle, la plus forte, tu leur montreras tout ce que tu sais, toi aussi tu enseigneras, tu les aideras, et ils te respecteront, et je serai fier de toi, ma fille, comme je le suis déjà …


La femme n'a pas dit à sa fille pourquoi cela n'était pas arrivé. Les enfants n'ont pas à tout savoir. Mais comme elle serait heureuse si elle pouvait vivre son rêve par procuration ! Alors, elle continue les leçons. Personne ne le sait. Personne n'a besoin de le savoir.


 


Elle ramasse à terre le livre oublié dans sa fuite par l'enfant qui s'est crue en retard. C'est un livre d'algèbre, à la couverture abîmée, qu'elle se promet de recouvrir, dès qu'elle en trouvera, de papier de soie. Elle espère avoir su transmettre à ses enfants le respect des belles choses. Cela aussi, c'est son travail.


 


Les lits aérés et refaits, les coussins retapés, la poussière éliminée, les objets remis en place : les lieux ont repris l'aspect originel qui la rassure. Rien, à se reprocher, jamais. Elle le sait. Elle sait aussi qu'elle a maintenant le droit de s'occuper d'elle, qui n'a eu le temps, depuis son lever, que de revêtir une ample chemise avant de s'occuper du premier repas des siens.


Elle fait à nouveau couler de l'eau. Devant la vasque, elle se déshabille. La moiteur de l'air et l'intensité de son travail ont fait perler à sa peau des milliers de gouttelettes qui confluent en petits ruisseaux salés. Elle a besoin, envie de la fraîcheur de l'eau sur sa peau. Mais elle suspend son geste. Cela lui arrive parfois, oh, pas souvent, de temps en temps seulement. Alors, elle diffère. Elle s'attarde. Ses mains se posent sur son corps … Son visage d'abord. La peau des joues, lisse encore, douce, lui dit parfois l'homme, le lobe des oreilles auquel pend le bijou qu'il avait offert, il y a longtemps – non, pas si longtemps … Le cou, fin, tendu, aux tendons dessinés dont elle suit le trajet du doigt … Les épaules … elle les enserre, de ses deux bras, comme si c'étaient les bras d'un autre, elle en éprouve la rondeur et la douceur, peut-être un peu la maigreur, mais elle a trop peur, ne veut pas finir comme ses tantes et ses cousines, pour lesquelles l'aspect extérieur ne compte pas : pour elle, si … ce corps de vingt-cinq ans, elle a envie de le sentir vivre. Elle voudrait lui apprendre ce qu'il sait déjà mais qu'il ne peut exprimer. Parce que c'est ainsi. Elle sait qu'elle n'a rien à dire.


Mais elle ne veut pas de ces pensées. Elle les chasse du même mouvement que celui qui dénoue ses cheveux noirs, qui s'écoulent sur ses épaules et cachent à moitié les seins … Elle voudrait ne plus se cacher. Elle écarte quelques mèches et prend son sein droit dans sa main. Le soupèse comme un fruit mûr, au marché du soir. Il est encore beau, malgré les grossesses et les allaitements. Son autre main prend son sein gauche en coquille. La voici parée du plus beau costume de bains qu'elle n'aura jamais. Elle sourit à cette idée. Relâche ses bras et laisse ses mains se poser sur son ventre, sur ses cuisses, leur laisse la liberté de renouer le contact entre elle et elle, de la révéler à sa liberté oubliée, de lui redire que oui, elle a été belle, et que oui, elle l'est encore.


 


Un oiseau passe dans la cour, traversant le rai de lumière qui filtrait de la fenêtre close : la femme rouvre les yeux et réalise qu'elle a oublié le temps, un peu trop longtemps … L'homme ne va pas tarder : elle a des achats à faire en ville et elle ne peut pas y aller sans lui. Vite, elle rassemble son abondante chevelure, la fixe par des épingles de corne. Deux traits de khôl à ses yeux, dessinés d'un geste. Les vêtement sont prêts. Les mêmes, toujours. Le pantalon. Les chaussettes dans les sandales. La longue robe noire. Le voile noué derrière la tête, qu'elle rabat avant de fixer le second derrière l'oreille. Les gants, enfin. Noirs, aussi. Qui basculent la fine mousseline noire sur le visage.


Elle est prête ; n'a plus qu'à l'attendre.


 


C'était une matinée ordinaire à Kaboul.


Choses lues ...

le 11/06/2010 à 06h53

(...) Le premier dimanche du mois. Quelques petits paquets de nuages blancs flottaient très haut dans le ciel, comme des signes de ponctuation élégants, soigneusement disposés. Aucun obstacle ne gênait la lumière du soleil qui se répandait sans entrave sur le monde. Jusqu'au papier d'argent d'un chocolat, roulé en boule et jeté sur la pelouse, tel un cristal de légende au fond d'un lac, lançant fièrement ses miroitements dans ce royame estival. Si l'on observait longuement le tableau, on s'apercevait que cette lumière en nveloppait une autre, comme une boîte en enferme une seconde. La lumière enclose à l'intérieur de la lumière évoquait du pollen, aux grains innombrables. Du pollen opaque et doux, dont les grains flottaient au hasard dans l'épaisseur du ciel et finissaient par se disséminer à la surface de la terre, très lentement, en prenant tout leur temps.


- Haruki Murakami (Saules aveugles, femme endormie)

Tu détestes cette impression. Celle d'être passée sous un rouleau compresseur. D'être fatiguée le matin, épuisée le soir, comme si tu ne dormais plus. Pourtant, si, tu dors. Tu n'as pas perdu l'appétit, non plus - quoique. De toute façon tu manges avec ta famille, avec tes amis,  tu parles avec eux, tu es toujours là, active, dynamique, et personne ne voit rien. Idem au travail, tu es connue pour tes blagues, pour ta bonne humeur, pour ton énergie. La pêche ! Oui, c'est ça : la pêche. Tu l'as tellement en apparence que tout le monde trouve normal que tu bosses plus que ce qu'on te demande (mais ça, personne ne t'y forçait, pas vrai ?), que tu prêtes une oreille compatissante aux petits bobos de voitures en panne et de petit dernier qui fait ses dents, tout en restant souriante et, bien sûr, compétente, parce que bosser, c'est pas que faire acte de présence, il faut aussi, parfois, se battre pour faire reconnaître que ce n'est pas parce qu'on plaisante avec les clients qu'on n'est pas capable de les renseigner, de les rassurer, de passer du temps avec eux dans le bureau quand ils ne vont pas bien - c'est ça aussi, le boulot, mais tu le sais, et tu le fais ; tu as juste du mal avec ceux qui le comprennent pas - ne l'imaginent même pas.


 


Tu es contente quand on te dit qu'on a été content de te voir ; que tu es un rayon de soleil, une visite qui fait du bien, le bon moment de la journée. Tu sais parfaitement que le bien que tu fais t'est rendu de la même façon et qu'apporter de la joie, c'est aussi égoîste puisque cela te fait du bien à toi, aussi.


 


Mais parfois tu aurais envie de tomber le masque. D'arrêter de faire l'andouille, de mettre des commentaires rigolos sur FB, de poster des videos à la con, de raconter des histoires avec moult gestes et grimaces pour faire plier de rire les petits vieux ... De dire que tu en as marre, que tu es fatiguée, que tu aimerais bien que tout ça se calme un peu, qu'on arrête de te harceler avec ces demandes administratives sans fin, avec ce mépris affiché par ceux qui décident du sort de tes proches, par ce refus de considérer que ta vie peut ne pas être un long fleuve tranquille ... De dire que ta psy t'a conseillé de t'arrêter quelques jours, parce qu'elle était inquiète pour toi ... Mais que tu as refusé, parce que non, arrêter de voir du monde, ce n'est jamais une solution. Tu voudrais juste pouvoir lui dire, au monde, que si  le maquillage du clown est parfait, s'il fait bien son numéro, s'il continue à rire et à faire rire, il a dans sa chaussure une lame de couteau ; parfois la lame est à plat et il ne la sent presque pas, il pourrait même l'oublier ; mais parfois, à la faveur d'un mot, d'une attitude, d'un regard ou d'uhne absence de regard, elle se redresse, et alors, elle entaille la chair, là où elle a déjà laissé une cicatrice, elle la rouvre, doucement, tranquillement, et le clown, lui, continue son numéro, parce que personne ne sait qu'il a mal, parce que personne ne doit le savoir, jusqu'à la fin du show. Tu te dis que tu revendiques, quand c'est toi, le clown, le droit de quitter la scène et d'aller enlever tes chaussures, de prendre l'air, de faire comme si elle n'était plus là, cette lame comme si tu pouvais la retirer, faire comme si, juste ça, parce que tu sais très bien qu'elle fait partie intégrante de toi et qu'elle ne te quittera plus jamais.


 


Par moments tu ne sais plus comment réagir. Comment agir. Ou pas. Te taire, ou parler. Rire, ou montrer ta douleur. Ou tout à la fois - c'est ce que tu fais, le plus souvent. Si tu ris, les gens sont rassurés : ouf, ça va, alors ? Bien, bien. Et toi tu es fière, quelque part, de faire acte de bravoure et de réussir à donner le change. Parce que si tu pleures, on s'alarme, on s'inquiète - tu ne donnes pas une bonne image ... Alors, tu en montres le moins possible. Tu assures. Tu gères. Et autour de toi, on est soulagé.


 


Même si toi, tu as parfois envie de hurler que non, ce n'est pas toujours facile de ne pas hurler.


 


Hurler contre l'inhumanité de certains qui te demandent d'un côté d'être autonome, d'être fort, d'être volontaire, pour mieux ensuite, te refuser une aide que tu demandes, parce que tu en as besoin - besoin ? mais comment ça ? vous avez l'air de gérer parfaitement les choses !


 


Hurler contre le harcèlement que l'on exerce contre toi qui ne trouves même plus le temps de lire - ou qui t'endors sur les premières pages - et encore moins d'écrire - comment le ferais-tu de toute façon alors que tu sens ton cerveau incapable de libérer assez d'énergie pour penser à autre chose que des "choses à faire" ?


 


Hurler contre le sort qui s'en est pris à toi et à tes proches, et dont certaines personnes bien intentonnées semblent être les VRP en te rappelant, sans avoir l'air d'y toucher, que ce qui  t'arrive, en fait, elles s'en tapent - chacun sa m... , eh oui.


 


Et si tu te sens si perdue, c'est que tu ne sais plus si tu ferais mieux de céder à l'auto-apitoiement exhibitionniste que certains chérissent, ou bien au déni-superwoman syndrom que tu pratiques parfois avec désinvolture (apparente, la désinvolture, bien sûr) et en lequel tu te sens, depuis le temps, une maîtrise certaine ...


 


Tu te dis que tu voudrais juste, une fois de temps en temps, pouvoir faire vivre ta vie à quelqu'un d'autre - juste vingt-quatre heures, réversiblement, pas de panique, il ne s'agit pas de jeter le tablier ... juste pour que toi, tu puisses prendre l'air dans ta tête, mais pour de vrai, pas par la méthode Coué, juste alléger tes pensées de toute cette poix qui l'englue en permanence, mais aussi pour pouvoir enfin faire comprendre ce que tu vis - parce que tu as beau essayer, c'est inexplicable par les mots ... et tu refuses l'idée qu'on puisse croire que tu en rajoutes ...


 


Enfin tu penses à Madame R., qui t'a dit, un peu avant de mourir : "Vous savez, mon petit ... J'ai eu une vie difficile ... J'ai beaucoup souffert ... Et vous savez quoi ? Personne n'en a jamais rien su ... Parce que je suis une personne fière. Forte et fière ! "


 


... et tu te demandes à quoi a servi sa fierté, à Madame R., qui est morte avec elle, sans jamais une larme, sans jamais une plainte, et peut-être sans jamais une caresse puisqu'on a toujours pensé qu'elle n'en avait pas besoin ...


 


 


Et aussi à Monsieur H., qui a appris hier qu'il avait un cancer. Comme sa femme - elle, c'était il y a trois mois. Ils sont adorables, ils sont gentils, et ils étaient heureux. Et tu te dis qu'eux ont encore moins de projets à faire que toi.


 


Alors tu sais que tu vas encore pouvoir continuer, parce que tu n'as pas le choix, mais aussi parce que tout le monde en a besoin, les autres autant que toi, et  qu'être utile, dans la vie, ce n'est pas la pire des motivations. Tu espères juste que la fatigue va un peu te lâcher. Mais tu y crois, parce que tu sais que jusqu'à maintenant, ce n'est jamais elle qui a gagné.


 


Et puis tu te dis que ce soir, ya Desperate ; preuve que la vie n'est pas complètement pourrie, non plus.


 


 

La dernière.

le 27/05/2010 à 12h44

 


Ainsi je serai la dernière.


 


 


Notre relation n'a jamais été simple. Il n'avait pas quinze ans quand ça a commencé, lui et moi.


 


Au début, cela se passait en douce ; il ne s'agissait pas que ses parents nous voient ! Alors, on se planquait derrière les murs, dans les terrains vagues, on allait dans les arrière-salles de bistrots, sous les porches des immeubles, n'importe où pourvu qu'on ait cinq minutes de tranquillité lui et moi, et un ou deux potes parfois pour faire le guet, et puis en rentrant il fallait faire attention, que cela ne se devine pas, on filait direct dans sa chambre et on fermait à clé jusqu'au dîner – la tendance asociale de l'adolescence était un parfait alibi familial.


 


D'une fois par semaine – en général le week-end, quand on sortait – c'est vite passé à trois, quatre, cinq fois, et finalement j'ai été admise dans sa vie quotidienne sans qu'il le réalise, sans qu'il veuille se l'avouer. Ses parents ont fermé les yeux. Et puis, tout le monde faisait la même chose, et je n'étais pas plus mauvaise qu'une autre.


 


A commencé alors une période de lune de miel qui a duré des années … Que de souvenirs nous avons ensemble ! Nous ne nous quittions plus. J'étais sa compagne de chaque instant, les bons comme les mauvais ; ses premières pensées au réveil étaient pour moi, son souci permanent était de me savoir près de lui. Il ne pouvait pas vivre sans moi … Il l'a avoué si souvent !


 


Et puis cette femme est arrivée. Elle, qui ne me connaissait pas, qui refusait de me rencontrer, qui ne tolérait même pas mon existence, a décidé de l'éloigner de moi. Définitivement, ainsi l'avait-elle décrété.


Il l'aimait … Contrainte et forcée, j'ai alors disparu de sa vie.


Mais l'aimait-il assez ? Il m'a vite réinvitée chez lui, et le parfum de l'interdit a pimenté nos retrouvailles, jusqu'à ce qu'elle découvre notre liaison secrète et lui intime l'ordre ultime de choisir entre elle ou moi.


Ce fut moi.


Il y a eu d'autres femmes, ensuite, je le sais ; d'autres histoires, auxquelles j'ai assisté sans m'angoisser, car je savais combien il tenait profondément à moi. Et j'ai eu raison : il m'a laissée tomber, oh, si souvent ! Mais toujours il me revenait. Et chaque fois nos retrouvailles étaient plus intenses, plus folles et plus fortes de promesses qu'il ne tenait jamais – que m'importait alors, j'étais de nouveau dans sa vie et je savais que me quitter lui serait de plus en plus difficile.


 


 


C'est donc avec moi qu'il a passé le reste de sa vie ; car je suis toujours là, aujourd'hui encore et pour ses derniers instants.


 


 


Je refuse de me laisser prêter une influence dans le cours que sa vie a pris. S'il a mal tourné, c'est certainement plus à cause de l'alcool, de la coke, de tant d'autres tentations qui l'ont entrainé hors du droit chemin qu'il le doit. C'est vrai, j'étais là, en permanence, mais je n'ai jamais troublé sa conscience ni ses capacités de discernement. J'ai toujours été clean, moi. Pas comme ces mal roulées qui passaient de mains en mains autour de lui, dont ne savait ni l'origine ni les intentions; de celles qui vous rendent fou sans crier gare, parce qu'on a accepté d'y goûter sans réfléchir.


 


 


Fumer tue, il le savait, comme tout le monde.


Mais je crois que s'il avait su comment il mourrait, il m'aurait encore plus aimée.


 


 


La porte a claqué derrière lui. On l'assied sur un tabouret. Tout est prêt ; on n'attend plus que lui.


Le gardien lui retire les menottes :


 


 - Allez mon vieux, c'est l'heure. Une dernière cigarette ?


 


Le craquement de l'allumette nous réconforte un instant – fugace souvenir sonore de nos innombrables tête-à-tête. Il me porte à ses lèvres pour un ultime baiser.


 


Il aspire profondément. Ma fumée pénètre ses poumons une dernière fois. Je me consume, irrémédiablement ; je mourrai juste avant lui, et nous ne serons bientôt plus, l'un comme l'autre, que poussière.